Le ministère mesure les sixièmes en rejouant tristement « Les Temps modernes »

Publié dans « Elèves »

« Quand la DEPP rejoue tristement « Les Temps Modernes » : article d’Eveline Charmeux dans son blog.

Au milieu du foutoir invraisemblable que nous offre en ce moment l’équipe ministérielle de l’Éducation Nationale, est arrivé, il y a quelques jours, un bijou, comme seule l’équipe en question, sait nous en gratifier. Ce sont les « Résultats des évaluations de début sixième 2020« , publiés, par la DEPP (Direction de l’Évaluation, de la Prospective, et de la Performance), et, quand on les a lus, on ne peut pas s’empêcher d’avoir, devant les yeux, la « machine à manger », avec Charlot attaché devant, scène culte des « Temps Modernes »…
Sauf qu’ici, on a plutôt envie de pleurer, pleurer de rage et d’angoisse devant l’avenir qui se construit pour nos enfants.

Impossible de trouver plus coûteux en temps, en argent et en énergie, plus lourd, plus prétentieux, plus inutile, et surtout plus inhumain, que ce machin, où les enfants sont traités comme des machines, mesurés au millimètre près, enfermés dans des catégories, des classements, des hiérarchies de valeur, absolument écœurantes.

Le détail du texte

Il y est annoncé qu’en français, sont évaluées les trois compétences suivantes :

* Compréhension de l’oral : écouter pour comprendre un message oral, un discours, un texte lu.
* Compréhension de l’écrit, laquelle se subdivise en deux parties :
– comprendre un texte littéraire et se l’approprier (verbe pour le moins étrange ici !)
– comprendre des textes, des documents, des images, et les interpréter. (la nuance qui sépare les deux verbes aurait mérité un mot de précision !)
* Étude de la langue.
– identifier les constituants d’une phrase simple,
– se repérer dans la phrase complexe.
– acquérir l’orthographe grammaticale et l’orthographe lexicale.

Ça commence mal : aucune de ces « compétences » n’en est une.
Les contenus de l’énumération sont des actions, donc des « performances », mettant en jeu, chacune, des compétences diverses, qui ne sont point précisées ici.
Mais alors qu’est-ce qu’on évalue ? Et par rapport à quoi ?
On ne le saura pas.

Qu’importe ! Le document poursuit sereinement son avancée, dans sa rigoureuse logique : les épreuves annoncées sont présentées, regroupées en « modules », aux fonctions différentes.
D’abord, des modules dits « d’orientation » qui servent (c’est dit ouvertement) à catégoriser les élèves : « En fonction des réussites aux items d’orientation (module d’orientation), l’élève est dirigé vers des exercices adaptés à son degré de maîtrise. »
Suivent des modules de deux sortes : les modules de « niveau haut » et les modules de « niveau bas »

Et comme il s’agit d’être très rigoureux, il est précisé ceci :
« Principes du test adaptatif : la manière dont l’élève répond, correctement ou non, aux premières questions présentées détermine la suite du test. En cours de passation, le test propose parmi la banque d’exercices sélectionnés et calibrés, ceux qui sont le plus susceptibles d’estimer le niveau d’habileté de l’élève, compte tenu de ses réponses antérieures. Par domaine, les réponses sont analysées et les tâches sont sélectionnées en fonction des réponses au module d’orientation, de façon à affiner l’estimation du niveau de compétence de l’élève. »

Comme on peut voir, c‘est de la mesure au millimètre près. Dès ces premières épreuves, les étiquettes sont collées et les élèves « bénéficient » d’épreuves bien adaptées à eux : les bons ont des épreuves de bons, et les mauvais, des épreuves de mauvais.
On ne leur laisse aucune chance : c’est ce qu’on appelle être proche des élèves…
Certes, les vieux comme moi ne peuvent s’empêcher de penser à l’effet Pygmalion et à ses ravages… Mais ça, c’était avant…
Donc, les gamins sont bien partis pour ne plus s’en sortir.

Les épreuves et leur traitement

* Pour la compréhension de l’écrit, deux types de textes sont proposés : un texte littéraire, celui de Perrault : « Les Fées », et un textes dit « composite », comportant, à côté du texte intitulé « Le compostage », deux tableaux et une illustration.
Les objectifs de ces épreuves sont ainsi détaillés :
« Le dispositif des évaluations de début de sixième est un outil au service de l’enseignant afin qu’il puisse disposer pour chaque élève de points de repères fiables lui permettant d’organiser son action pédagogique en conséquence. Pour ce faire, les tests spécifiques mettent à jour, pour chaque élève, les compétences déjà maîtrisées et celles qu’il est nécessaire de développer et renforcer. »
Apparemment, l’enseignant ne serait pas capable de les découvrir lui-même.

« Pour chaque domaine évalué, il est ainsi possible de distinguer trois groupes d’élèves :
– ceux pour lesquels on peut considérer, dès le début de l’année, qu’ils sont en difficulté : un besoin est identifié. Ces élèves nécessitent un accompagnement ;
– ceux dont les acquis sont fragiles pour lesquels l’enseignant devra maintenir un niveau de vigilance particulier ;
– ceux pour lesquels il n’y a pas de difficultés identifiées, les pré-requis permettent d’entrer sereinement dans les apprentissages à venir
 »

Je pense que les collègues vont, en lisant ceci, être éperdus de reconnaissance devant un tel dévouement à leur service.
Tout de même, c’est une fameuse marque de mépris, pour les professionnels que sont nos collègues…
Et ce, d’autant plus que d’autres précisions arrivent : il y aurait ainsi quatre niveaux de maîtrise, que le texte précise car, évidemment, les enseignants ne peuvent accéder à tant de finesse : la maîtrise « insuffisante », celle qui est « fragile », celle qui est « satisfaisante » (avec 3 paliers) et la « très bonne maîtrise », celle qui correspond « à des compétences et connaissances particulièrement affirmées ».

Ben voyons ! On n’y aurait pas pensé !

Un schéma permet de visualiser la chose, lui-même complété d’un paragraphe explicatif, suivi de plusieurs paragraphe expliquant à quoi on reconnaît le groupe « à besoins », un groupe « fragile », et un groupe « satisfaisant », l’ensemble étant lourdement accompagné de tableaux, de fac-similés de fiches, et d’explications.

Passons sur la ridicule épreuve de « fluence », un texte de 206 mots à lire à voix haute en une minute. La moitié environ parvient à lire 120 mot à la minute, score normal à cet âge, paraît-il !
Tout de même, quand on pense au temps perdu à faire de telles sottises, aux mauvaises habitudes de lecture que donne cette activité de dressage, on peut être désolé de voir à quel point, on peut, sans états d’âme, bousiller ainsi des gosses.

Mais le morceau le plus savoureux — en fait, le plus écœurant — c’est l’analyse des réponses obtenues aux items proposés, un monument interminable, d’une lourdeur infinie, de 10 items, en QCM, pour le conte, et 9 pour l’autre document, prétendant balayer toutes les opérations mentales de la compréhension — oubliant que la plupart d’entre elles n’ont jamais été enseignées en classe, étant absentes des programmes officiels. C’est le cas de « effectuer des inférences », « repérer des informations non repérables immédiatement », « dégager des informations implicites » etc.
Comme d’habitude, on évalue ce qui n’a pas été enseigné.

Mais… en attendant, il faut refuser ces évaluations qui enferment nos gamins d’une manière vraiment dangereuses.
Et, pour finir, un conseil : allez vite revoir « les temps Modernes » !
A suivre, donc…peut-être

Eveline Charmeux le 22 novembre sur son blog

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