2022 : Bifurquer !

C’est tout le système éducatif qui doit bifurquer !

« Quand on parle de politique climatique, en réalité on ne parle pas seulement de climat, on parle d’emploi, on parle de formation, on parle de protection sociale, on parle d’éducation, on parle de…», explique Magali Reghezza-Zitt, membre du Haut Conseil pour le climat dans Le Monde du 17 août 2022. Et elle n’est pas seule à inclure l’éducation dans le changement de paradigme qui s’impose sans pour autant préciser ce qui doit changer. 

    On peut, d’ailleurs, poursuivre sur le même modèle : quand on parle d’éducation, on ne parle pas seulement des savoirs fondamentaux, on parle de la fonction du système éducatif, de sélection, d’inégalités, de reproduction sociale, d’aliénation, on parle de formatage, mais aussi de fonctionnalité de coopération pour les apprentissages, on parle…

    Des enseignants et éducateurs qui en sont convaincus, parfois depuis très longtemps (avec l’Education Nouvelle, Célestin Freinet, Bourdieu…), sont persuadés que, de nos jours, la « politique climatique » peut enfin inciter le système éducatif et les éducateurs à « bifurquer ». Cette bifurcation doit mettre l’entraide, la considération, l’égalité, au cœur du système public d’éducation. Le chemin à prendre est celui qui permettra à chaque jeune de s’épanouir parmi les autres et qui offrira d’autres perspectives que celles de la reproduction sociale, de la consommation, de l’individualisme. Une bifurcation qui pose l’écologie et la justice sociale comme projet émancipateur.

    Un premier signal de départ avait été donné par l’appel : « Plus jamais ça ! Préparons le jour d’après » lancé le 27 mars 2020 par 16 grandes organisations, et qui se terminait ainsi : « Lorsque la fin de la pandémie le permettra, nous nous donnons rendez-vous pour réinvestir les lieux publics et construire notre « jour d’après ». Nous en appelons à toutes les forces progressistes et humanistes, et plus largement à toute la société, pour reconstruire ensemble un futur, écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral ». 

Avec l’intention d’introduire l’éducation dans la préparation du « jour d’après », un nouvel appel, « Education Bien Commun », est lancé quelques jours plus tard, dans ce site, (cliquer ici), affirmant que notre système éducatif a pour « but principal de sélectionner les « élèves » pour répondre aux besoins du système capitaliste, avec pour horizon la consommation et pour résultat, l’accroissement des inégalités », qu’il est « urgent d’esquisser les contours d’un système éducatif alternatif et d’entreprendre des recherches-actions le préfigurant ».

    Aujourd’hui, des faits nouveaux rendent ces projets d’actualité. D’une part, la canicule, les inondations, la multiplication d’événements climatiques extrêmes ; d’autre part, un événement inédit, révolutionnaire, la déclaration des étudiants d’AgroParisTech lors de la remise des diplômes le 10 mai dernier reflète la volonté de bifurcation de certains jeunes. Cette déclaration, qui recoupe celles de diplômés de l’Ecole Normale Supérieure, Centrale Nantes, Polytechnique, l’Ecole Nationale Agronomique de Toulouse, HEC, Science PO, exprime leur malaise d’une manière retentissante (« déserter », « bifurquer ») et a été relayée par de nombreux médias. 

    Fait tout aussi significatif, de nombreux jeunes lycéens et étudiants, stimulés par l’initiative de Greta Thunberg, ont manifesté leur impatience par centaines de milliers dans plus de 100 pays depuis 2018. Ils se sont exprimés en novembre 2021 au cours de la COP 26 à Glasgow : « Que voulons-nous ? La justice climatique ! Quand la voulons-nous ? Maintenant ! ».

Les plus jeunes, collégiens, écoliers, auraient aussi beaucoup à dire s’ils en avaient la possibilité. L’éco-anxiété touche un nombre croissant de jeunes. C’est aux professeurs d’en observer et relater l’expression qu’elle soit celle de la fuite, de la résignation, de la révolte ou du désespoir. Il ne s’agit pas d’ajouter aux programmes une nouvelle matière, le « développement durable », mais d’organiser un réel engagement dans la mobilisation générale qui s’impose…et qu’il s’agit de préparer. 

    Dans le domaine de l’éducation, les facteurs déterminants sont multiples :

  • Les parents. Ils sont soucieux de l’avenir de leurs enfants ; dans l’immédiat, ils souhaitent leur insertion dans la société et savent qu’elle passe par les examens. En même temps, ils constatent que même très diplômés, leurs enfants n’ont pas la garantie d’un emploi et que ces mêmes jeunes refusent parfois des emplois qui contribuent à la catastrophe planétaire. Ils constatent, comme les experts de ces questions, que leurs enfants sont en souffrance. Il s’agit de leur montrer que leur vitalité est retrouvée quand ils se trouvent engagés dans des projets porteurs de sens.
  • Les intellectuels, scientifiques, philosophes, sociologues, médecins, psychologues, journalistes, les leaders politiques,…, qui influencent l’opinion ont tous bénéficié du système scolaire. Ils se mobilisent plus volontiers pour défendre « l’école de la République » que pour examiner les défauts d’un système faussement « éducatif », bâti sur la méritocratie, la transmission magistrale des savoirs et qui participe à entretenir un système économique obsolète et mortifère. 
  • Il s’agit qu’ils admettent que d’autres voies permettent de développer les potentiels des enfants et des adolescents, en particulier leur engagement dans cette mobilisation générale.
  • Les enseignants. Ce sont des hommes et des femmes mal payés à qui l’on confie des missions devenues impossibles. Il s’agit de leur proposer des perspectives, de définir leur place majeure dans la préparation des enfants face à un avenir problématique, d’engager des recherches-actions permettant de définir les voies de la bifurcation. Ces voies doivent sortir les élèves de leur pupitre, transformer leur statut et faire de ces enfants et adolescents des acteurs de la transition dans des projets concernant leur classe, leur établissement, leur quartier.
  • Les animateurs et animatrices du périscolaire, de l’éducation populaire, de la culture et du sport, par leur proximité avec les enfants, notamment les plus éloignés de l’Ecole, sont des partenaires à ne pas oublier.
  • Les enfants. Il est légitime que les adultes aient un projet éducatif. S’ils le veulent émancipateur et s’ils pensent indispensable de rendre les enfants actifs dans cette mobilisation, il leur revient de les aider à prendre conscience de leur changement de statut de plus en plus précisément en les associant progressivement à ce projet. (1)
  • Il importe donc que nous mettions en question l’idéologie méritocratique et que nous appelions à la bifurcation en y incluant le système éducatif dans sa totalité. Il ne s’agit pas d’attendre des pouvoirs établis une nouvelle réforme mais d’opérer ensemble une bifurcation qui concerne l’ensemble de la société. 

(1) Les développements  de ce paragraphe ne peuvent figurer dans ce texte volontairement bref. Toutes les associations qui préconisent les « méthodes actives », la « coopération », « l’auto-socio construction », agissent déjà dans ce sens. Une publication récente « EDUCATION , UN BIEN COMMUN » rattache ces pratiques au changement de paradigme qu’imposent le changement climatique et la volonté de justice sociale. 

Raymond Millot et le groupe éducation CNNR (Conseil National de la Nouvelle Résistance)

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Premiers signataires :

UBC, Université du Bien Commun

Philippe Meirieu, professeur honoraire en sciences de l’éducation  

Laurence De Cock, historienne et enseignante

Michel Bourgain, maire honoraire de l’Île-Saint-Denis

Elisabeth  Bourgain,  agrégée de mathématiques, ancienne coordinatrice d’Auto-Ecole (lycéens décrocheurs), ancienne maire adjointe de l’Île St-Denis 

Eveline Charmeux, professeure-formatrice honoraire de français, ex-chercheuse à l’INRP 

Didier Minot, président de Changer de Cap

Vincent Giovannoni, PhD, conservateur en chef du patrimoine 

Catherine Chabrun, militante pédagogique et des droits de l’enfant, pédagogie Freinet

Patrick Viveret, philosophe

Marie Preston, artiste, enseignante-chercheuse à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, membre de l’équipe TEAMeD (Théorie Expérimentation Arts Médias et Design)

Martin Pavelka, pédopsychiatre à l’hôpital public, Collectif des 39 – Groupe enfance, API

Sandrine Deloche, médecin pédopsychiatre en CMP et en CMPP. Collectif des 39- Groupe Enfance, API

Charles Pepinster, promoteur de la pédagogie du chef-d’oeuvre

Dominique Bourg,  professeur honoraire de l’Université de Lausanne

Bernard Charlot,  professeur honoraire en sciences de l’éducation, Université de Paris 8

Jean-Pierre Klein,  psychiatre honoraire des hôpitaux publics, pionnier de l’Art-Thérapie

Jean-Noël Dumont, président de GAFE-France (Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement)

Le GAFE – Haïti

Damien Deville, docteur en géographie et aménagement du territoire

Anne Querrien, sociologue retraitée, auteur de  L’École mutuelle. Une pédagogie trop efficace?

François Harduin, enseignant spécialisé à dominante rééducative-relationnelle , président de la FNAREN

Angela Barthes, professeure des universités à Aix-Marseille

Pierre Frackowiak, inspecteur de l’Education Nationale honoraire 

Denis Robert, journaliste d’investigation, fondateur du media BLAST

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POURQUOI BIFURQUER ?

ET POUR QUOI ?

De nombreux  élèves des grandes écoles à la suite d’AGRO PARIS TECH ont su expliquer pourquoi  ils souhaitent « déserter », « bifurquer » (1)

Les plus jeunes qui ont suivi Greta Thunberg dans sa révolte,  qui ont défilé dans une centaine de pays, alertés par le GIEC, ont révélé leur peur et l’ont traduite en exigeant lors de la COP 26 à Glasgow, « la justice climatique », « maintenant ». C’est à dire « bifurquer » même si leur analyse des raisons de l’injustice régnante reste imprécise. Ils poursuivent aujourd’hui, par tous les moyens, même « contre productifs » de se faire entendre (Extinction Rébellion, etc… )

Les uns et les autres se passionnent, « résistent», pratiquent la désobéissance civique, mettent en question « l’ordre établi ». Vivent. Ils construisent cette « résilience » qui leur permettra de traverser, mieux que d’autres, les épreuves qui vont se multiplier.

Les plus petits, ceux des écoles, des collèges, ressentent plus confusément cette peur dont les raisons sont parfaitement fondées. De nombreuses études en décrivent les effets inquiétants. Une éducation adaptée au monde dans lequel nous entrons doit viser à construire cette résilience. A cet effet, il importe que, comme leurs aînés, ils se passionnent, donnent un nom à leurs peurs, en comprennent la source, questionnent l’ordre établi, participent à certains projets des adultes.

A cet effet, la bifurcation qui concerne les enfants consisterait à  leur  reconnaître :

  • un statut de citoyens en construction et non plus des élèves  ayant, dans leur emploi du temps, un temps donné d’instruction civique
  • un statut de sujets dont les apprentissages prendront essentiellement leur source dans les actions individuelles et collectives en lien avec le monde qui les entoure et non plus dans des programmes et des progressions

La bifurcation qui concerne le « corps enseignant » (2) consisterait  à devenir

  • les organisateurs de cette ouverture sur le monde,
  • les techniciens des apprentissages qui s’y opèrent, des potentiels qui s’y révèlent, des émancipations qui s’y produisent.
  • les facilitateurs de la co-éducation dans la perspective d’une société elle-même éducatrice

                                                                                        R.M. 07 11 22

Notes

(1) ils ont mis en question les objectifs pour lesquels ils ont été formés

(2) les enseignants auraient à mettre en question les  divers formatages qu’on leur impose d’opérer pour assurer la reproduction sociale