Des recherches-actions pour une Ecole émancipatrice

Par Jean Foucambert, président de l’AFL. Publié dans Système éducatif.

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XIX° siècle : Jules Ferry, une école gratuite, laïque et obligatoire de 6 à 13 ans

Les écoles de Jules Ferry ont été ouvertes voici 140 ans en devenant obligatoires pour le peuple. Jusque-là, globalement, l’instruction dépendait de la volonté des familles, de leurs moyens, de leurs traditions et de leurs besoins. Dans les milieux aisés, elle était confiée à des institutions privées ou à des précepteurs. Dans les milieux populaires, en grande majorité ruraux, se transmettaient sur le tas – hors de toute école – les savoir-faire nécessaires à l’accomplissement des tâches auxquelles les enfants étaient associés ainsi que les savoirs construits inévitablement dans leur vivre ensemble sans lesquels il ne peut y avoir de vie collective. À cela s’ajoutait la présence vigilante d’un clergé chargé par les classes dominantes de prêcher la résignation en renvoyant tout espoir après un dernier jugement…

Toutefois, les 72 jours de la Commune de Paris avaient durablement marqué les esprits : du côté de la bourgeoisie industrielle, par une immense frayeur que n’apaisa pas le massacre ou l’exil de plusieurs dizaines de milliers de Communards et qui la persuada que, si rien n’était fait, il faudrait recommencer dans quelques années ; du côté populaire, par la multiplication des Bourses du Travail ayant pour objectif la formation d’une classe ouvrière autonome. Une tactique : l’action directe, une stratégie : la grève générale. Pour Fernand Pelloutier, l’un des principaux initiateurs de leur éclosion, elles apparaissent comme le seul instrument de lutte, d’éducation et d’émancipation révolutionnaire. Elles représentaient une contre-société témoignant de la capacité de la classe ouvrière de prendre la société en main.

Ni pour les uns ni pour les autres, il n’y avait de temps à perdre.

En 1881-82, Jules Ferry (bientôt président du conseil) définit pour le peuple une école gratuite, laïque et obligatoire de 6 à 13 ans afin, assure-t-il, de « fermer l’ère des révolutions » et de (con)former la force de travail dont la bourgeoisie industrielle avait besoin. Cette institution mettra une vingtaine d’années à s’installer et dès 1902 il n’est plus question pour les Hussards Noirs de la république d’en contester la raison d’être. Il leur faut simplement lutter pour accroître les moyens de ce qu’ils perçoivent désormais comme le moins mauvais outil de réduction de l’inégalité sociale…

Jules Ferry n’avait cessé de répéter, en matière coloniale, qu’il y avait pour les races supérieures « le droit et le devoir de civiliser les races inférieures. » ; il pensait assurément de même à propos des classes sociales : aux privilégiées revient le droit d’instruire les milieux populaires. Bien peu de citoyens (à part, dans le primaire, Freinet et son Éducation prolétarienne) ont pu s’impliquer, au cours du vingtième siècle, dans la recherche de ce que pourrait être l’école d’une société « sans classes », soucieux qu’ils étaient que les pauvres réussissent aussi bien que les riches dans l’école de Jules Ferry ; mais sans en changer le fondement… Les expérimentations d’un autre système scolaire –  telles que  les classes nouvelles de Gustave Monod – ont surtout concerné le second degré. En effet, dès 1945, des collèges et des lycées les accueillirent de la 6ème à la 3ème sur le principe du travail en équipes des élèves et des enseignants, d’une pédagogie active, de l’étude du milieu, du travail manuel et de l’ouverture sur l’extérieur. Au total plus de 18000 élèves auront fréquenté les 750 classes regroupées dans 200 établissements. L’expérience réussie cessa en 1952 sous le prétexte de l’étendre à toutes les classes…  

Le plan Langevin-Wallon

En 1947, le plan Langevin-Wallon était paru alors que les ministres communistes venaient d’être exclus du second gouvernement Ramadier et peu avant que commencent la Guerre froide, le plan Marshall et la guerre d’Indochine. Dans ce nouveau contexte politique, ce plan resta lettre morte bien qu’ayant été reconnu comme le seul projet global de transformation d’un système éducatif conforme à ce qu’avait demandé le Conseil National de la Résistance en mars 1944.

Il prévoyait un corps professoral unique de la maternelle à l’université pour un enseignement gratuit, laïque et obligatoire jusqu’à 18 ans, commun aux trois cycles du premier degré ainsi qu’un présalaire pour tous les élèves au-delà de 15 ans.

L’IPN (Institut Pédagogique National)

puis l’INRP (Institut National de la Recherche Pédagogique)

C’est Roger Gal, secrétaire du GFEN et membre de la commission Langevin-Wallon qui, avec Louis Cros, s’en inspira afin de transformer l’ancien Musée pédagogique en Institut Pédagogique National.

À sa mort en 1966, Louis Legrand poursuivit son action pour faire reconnaître la nécessité d’un laboratoire d’expériences et de recherches en matière d’éducation nouvelle. En 1972, il créa à l’INRP une unité nouvelle afin de rechercher d’autres organisations de l’école élémentaire et recruta une petite centaine d’établissements dont la totalité des enseignants devaient travailler en équipe et ne plus dépendre pour leur expérimentation des structures pédagogiques ordinaires. Ils constituèrent au niveau national une seule circonscription ayant à sa tête, comme les circonscriptions départementales, un « inspecteur » de terrain afin de ne pas laisser l’université s’en emparer.

Louis Legrand voulait

  • que ces écoles primaires inventent à leur manière une organisation globale nouvelle,
  • produisent leurs propres outils d’évaluation
  • et la fassent évoluer en liaison avec les autres éducateurs de leur environnement,
  • donc de rompre avec la confiscation de l’instruction opérée par le système Jules Ferry ;
  • en un mot qu’elles s’ouvrent et travaillent avec tous les autres lieux sociaux où les jeunes construisent au quotidien leurs savoirs.

Il sera en 1979 chassé manu militari de l’INRP par René Haby, ministre de droite ; il n’y reviendra plus.

« La fin de la récréation »

En 1984, après la relative embellie des années Savary, un ministre de gauche, JP Chevènement, décidera qu’il « fallait siffler la fin de la récréation », de l’inquiétante re-création, et revenir au plus vite aux méthodes d’alphabétisation centenaires du lire-écrire-compter dont on n’ignorait pourtant pas leur incapacité de former des lecteurs. Mais peut-être était-ce, et est encore, leur intérêt ? Lire des consignes, oui mais lire entre les lignes est trop dangereux pour le donner à tout le monde

Sur les conseils de Louis Legrand, une trentaine d’écoles expérimentales avait eu le temps de reprendre – en la détournant – une association pédagogique existante afin de se mettre à l’abri de l’immanquable restriction budgétaire à venir en diffusant des outils pédagogiques favorisant une meilleure maîtrise de l’écrit. L’AFL ( Association Française pour la lecture) put ainsi diversifier encore pendant une bonne vingtaine d’années des Recherches-Actions afin de mieux comprendre les conditions d’une école réellement émancipatrice et y impliquer de nouveaux acteurs. Elle y a sans doute un peu réussi si on en juge a contrario à l’interdiction donnée aux différentes instances de l’institution de se référer à l’AFL.

Et ses suites…

75 années de vie politique ont suivi le rejet du Plan Langevin-Wallon.

L’INRP et l’AFL ont tenu une place importante – aux côtés d’autres instances – pour tenter de remplacer l’illusoire égalité des chances de chacun d’accéder aux paliers supérieurs d’une société inégalitaire par une éducation nouvelle les dotant tous, des outils intellectuels et des exigences morales pour qu’ils inventent eux-mêmes une société égalitaire.

Comme l’a dit Gaston Mialaret dans l’hommage rendu à Roger Gal en 1956, « ce n’est pas la pédagogie qui résoudra les problèmes économiques, sociaux ou politiques mais, sans elle, aucune amélioration du destin humain ne peut être durable. »

« Songez, dit Aragon, qu’on n’arrête jamais de se battre… »

Jean Foucambert

 Président de l’AFL

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