Scolariser la maternelle ?

Par Eveline Charmeux, professeur-formateur honoraire de français, ex-chercheur à l’INRP. Publié dans Système éducatif.

On n’est pas là pour jouer ! Ni pour faire la sieste…

Nous y sommes : la gangrène capitaliste, qui s’infiltre partout, a touché l’école : faut que ça rapporte ! Donc, toujours plus fort, plus sérieux, plus rentable… On n’est pas là pour jouer et nos enfants doivent apprendre tout de suite à ne pas perdre leur temps. Après tout, comme le dit fort bien un personnage important de la DGESCO — une femme ! — tous les enfants n’ont pas besoin de faire la sieste

Pas tous, peut-être, mais beaucoup : justement, à propos de sieste, je connais pas mal d’adultes qui en ont rudement besoin. Du reste, ceci est confirmé jusqu’en haut lieu : des chercheurs et des ministres qui, à partir de travaux menés aux Etats-Unis, ont préconisé une sieste — au moins un temps de repos — en classe, aussitôt après le déjeuner de midi. En effet, d’après une étude américaine, les enfants qui dorment après le déjeuner auraient de meilleurs capacités de mémorisation et d’apprentissage que les autres bambins, selon des résultats publiés dans les Actes de l’Académie nationale des sciences américaines.
Ce qui semble avoir été oublié par la DGESCO et pas mal d’autres personnages, plus ou moins importants, qui contestent la nécessité du repos, c’est que les sujets en question sont des êtres humains, dont le fonctionnement n’a rien de la logique du profit ; ou — pour être plus exact, plus « à la page  » d’aujourd’hui — dont les possibilités d’être rentables, reposent sur des temps passés à autre chose, des temps de temps perdu.

Ecole maternelle = « école première »

Mais celui qui a parlé de l’école maternelle avec le plus de justesse, c’est Philippe Meirieu.
L’école maternelle, qu’il nomme « l’école première », a un rôle fondamental, profondément différent de celui qui revient à l’école : elle lui permet de vivre « en douceur » la transition entre l’univers familial, naturellement centré sur l’affectivité, structuré sur le mode de vie et les valeurs des parents… et l’univers scolaire régi par des règles plus «objectives» et qui doit permettre de rencontrer d’autres personnes, d’autres manières de voir le monde, mais aussi d’autres langages, d’autres univers, etc.
Aussi serait-il absurde, voire dangereux, de la « scolariser » complètement. Loin d’accélérer l’entrée des enfants dans le système scolaire, cette précipitation risquerait au contraire, selon le mot de Philippe Meirieu, d’être vécue comme une violence, un arrachement.

C’est donc en tant que telle, — et non « scolarisée » — que l’école maternelle est indispensable, parce que, n’étant pas tout à fait une « école », tout en l’étant déjà quand même, elle est seule à rendre acceptable et constructive, l’entrée à l’école.
Du reste un certain nombre d’études sur des enfants entrés directement au CP, démontrent que si cette entrée directe est possible, elle s’accompagne, pour beaucoup d’enfants, de carences et de difficultés d’adaptation au fonctionnement de l’école.

Deux leçons à tirer

Comme disait le bon La Fontaine : quelles leçons, par là peuvent être tirées ? J’en vois deux, que nous propose Alain Badiou, la seconde étant le complément logique de la première :

* Que la précipitation est effectivement très mauvaise conseillère en tout: “Il faut se protéger de l’obsession du résultat rapide.”
Les résultats immédiats sont rarement des résultats définitifs : quel que soit le domaine considéré, il faut du temps pour que le « résultat » en soit effectivement un. Tout résultat a besoin de « s’installer », et cela nécessite du temps.

* Que « nous devons construire notre propre lenteur« .
Si curieux que cela paraisse, les notions de vitesse et de lenteur sont largement subjectives et personnelles. On ne peut les saisir sans passer par le fameux « gnôti séauton » : « connais-toi, toi-même », de Socrate…
On n’y échappe jamais : nos impressions, nos sensations, comme nos croyances sont personnelles et différentes les unes des autres sur le même objet d’expérience.
Aussi est-il important de les expliciter, de les partager, pour les connaître, et les respecter dans leurs différences.

C’est sur ces choses qu’il faut faire réfléchir les petits, et les aider à grandir, sans tout gâcher à l’avance, en les gavant avec le programme du CP.

Non ! La maternelle n’a pas pour vocation de « préparer le CP », ni quoi que ce soit d’autre. Elle a pour vocation de faire faire des découvertes nombreuses, mais sereines et lentes, vécues avec joie dans un présent ouvert et détendu, sans s’occuper de la suite. Celle-ci viendra bien toute seule, et d’autant mieux qu’on y aura moins pensé.

Eveline Charmeux, professeur-formateur honoraire de français,

ex-chercheur à l’INRP.

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