Quelques fondamentaux du métier de professeur

A propos de « Lettre à un jeune professeur… » livre écrit par Philippe Meirieu en 2019, toujours d’actualité.

Par Philippe Meirieu, professeur honoraire en sciences de l’éducation, Université LUMIERE-Lyon 2, président des CEMEA. Publié dans Savoirs émancipateurs.

A propos de « Lettre à un jeune professeur… »

1 – Ne jamais renoncer à ce qui nous a fait choisir ce métier : la passion de transmettre
Nous enseignons toujours plus ou moins pour faire vivre à d’autres la joie de nos propres
découvertes… et c’est bien! C’est là notre « foyer mythologique » où nous puisons notre
énergie.
Entendre chez nos élèves la résistance à notre projet de transmettre… Ne pas chercher à
la briser, mais en faire un levier pour réinterroger nos propres savoirs sous l’angle de
leur genèse.


« Je vis un jour le Marcel brun souffrir sous ma pensée comme on souffre sous le fer
rouge… »
Albert Thierry,
L’homme en proie aux enfants (1906)

2 – Prendre du plaisir à inventer sans cesse de nouvelles médiations : un professeur est
un chercheur en pédagogie…

« Madame Solange a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du
monde, par les mots. Elle croit à la vertu des choses faites en ordre et doucement. C’est
toute sa vie à Mademoiselle Solange, les mots et l’ordre des choses, et cette douceur
sans limite qui lui appartient depuis qu’elle s’est retrouvée devant le regard des
enfants. »
Jeanne Bénameur,
Les Demeurées

3 – En préparant son cours, ne jamais se demander d’abord ce que nous allons dire aux
élèves, mais toujours ce que nous allons leur faire faire.
Rechercher l’activité mentale
qui permettra l’apprentissage, l’organiser en proposant les matériaux et les consignes
qui permettront de l’effectuer.

« Tout apprenant est un constructeur, mais il ne construit qu’avec les matériaux et les
règles que le monde et l’adulte lui imposent. »
Jean Piaget

4 – Ne pas organiser la discipline mais le travail.

C’est la tâche et les médiations
pédagogiques qui imposent leurs règles. L’élève ne se soumet pas au maître, il accepte la
loi qui permet le « vivre ensemble » et les règles spécifiques au « travailler ensemble ».

« Ce n’est pas l’éducateur qui éduque, c’est la situation. »
Makarenko,
Poème pédagogique

5 – En tout exiger la perfection. Ne jamais se contenter de payer d’une mauvaise note un
travail bâclé. Permettre à chaque élève d’aller jusqu’à un résultat dont il puisse être fier.

« Contrairement à ce que pensent la plupart des gens, l’entretien des motocyclettes est
un exercice éminemment rationnel. (…) Un moteur de motocyclette obéit point par
point aux lois de la raison ; et une étude de l’art de l’entretien des motocyclettes, c’est,
en miniature, une étude de l’art du raisonnement. »
Robert M. Persig,
Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes

6 – Ne pas opposer, mais articuler sans cesse la motivation et travail : faire émerger la
motivation dans le travail imposé, exiger le travail rigoureux dans les activité basées sur
les « intérêts » de l’élève.

« La bonne école n’est pas celle où l’élève fait ce qu’il veut,
mais celle où il veut ce qu’il fait. »
Adolphe Ferrière

7 – Accompagner l’élève dans le nécessaire renoncement à être le centre du monde. Lui
permettre d’entendre la résistance des êtres et des choses à sa volonté de toute-puissance.

« C’est très important de connaître les choses comme elles sont. Pas comment tu as
peur qu’elles soient, ou comment tu voudrais qu’elles soient. Ni l’un ni l’autre. Comme
elles sont. Tu dois découvrir que le monde ne pense pas à toi, qu’il ne rôde pas en
attendant de pouvoir te faire mal, même s’il y a beaucoup de gens, surtout des enfants,
qui pensent ça et qui ont peur. Le monde n’essaye pas non plus de te faire plaisir. »
Kressman Taylor,
Ainsi mentent les hommes

8 – Mettre la probité au cœur de notre comportement et de toutes les activités : nous
ne sommes pas infaillibles, nous ne pouvons pas dissimuler des faits qui contredisent nos
opinions, ni nous déterminer sur des idées en fonction de l’identité, du statut ou des
relations que nous entretenons avec ceux qui les émettent…

La probité est la fidélité aux principes qui permettent, en même temps, la construction
de la personne, de la vérité et de la société démocratique. »
Edouard Claparède
« C’est véritablement une tâche gigantesque qui se trouve assignée à chaque homme à
tout instant. Il s’agit de tenir sous contrôle ses préventions, son plein de désirs, de
pulsions, d’espoirs et d’intérêts, et suffisamment pour que l’autre ne devienne pas
invisible ou ne demeure pas invisible. Qu’on puisse donner raison à l’autre, qu’on doive
avoir tort contre soi-même et ses propres intérêts, voilà qui n’est pas facile à
comprendre. »
Hans-Georg Gadamer,
L’héritage de l’Europe

9 – Prendre nos élèves comme ils sont et là où ils sont, mais ne jamais se résigner à les
laisser s’enfermer dans ce qu’ils sont… ou les laisser là où ils sont.

« Désespérer de l’intelligence de l’autre, le considérer comme perdu pour les savoirs et
la culture, c’est le péché majeur à l’égard de l’homme. »
Alain
Propos sur l’éducation

10 – Savoir que nous n’aurons jamais le pouvoir sur la liberté de l’autre, mais que nous
pourrons toujours améliorer les situations pédagogiques que nous construisons pour
faire en sorte que l’autre mobilise sa liberté d’apprendre.

« Créer des institutions qui, intériorisées par les individus, facilitent le plus possible leur
accession à leur autonomie individuelle et leur possibilité de participation effective à tout
pouvoir explicite existant dans la société… « La pédagogie doit, à chaque instant développer
l’activité propre du sujet en utilisant, pour ainsi dire, cette même activité propre. »
Cornélius Castoriadis
Les Carrefours du labyrinthe 3 – Le monde morcelé

11 – Ne jamais perdre de vue que Ne jamais perdre de vue que ce qui vaut la peine d’être ense ce qui vaut la peine d’être enseigné, c’est ce igné, c’est ce qui libère et unit les hommes : la culture.

« L’universel, c’est le local moins les murs. »
Miguel Torga
« Le programme d’une école ne se réduit pas aux disciplines qu’elle enseigne. La
discipline principale d’une école, vue sous l’angle culturel, c’est l’école elle-même. C’est
ainsi que les élèves la vivent, et c’est cela qui détermine le sens qu’elle a pour eux. »
Jérôme Bruner

Philippe Meirieu, professeur honoraire en sciences de l’éducation,

Université LUMIERE-Lyon 2,

président des CEMEA

  • Lire aussi l’entretien qu’a accordé Philippe Meirieu au Café Pédagogique à propos de son livre « Lettre à un jeune professeur » en 2019. ESF éditions. Philippe Meirieu était alors directeur de l’IUFM de Lyon.

« On assiste à un véritable changement identitaire : un changement qui concerne la conception même du métier de professeur… Cher collègue, je crois qu’il est absolument essentiel que vous assumiez, dans ce moment particulier, une fonction de résistance ». C’est à nouveau à résister que Philippe Meirieu appelle dans cette nouvelle « Lettre à un jeune professeur » (ESF Sciences humaines). Résister contre quoi ? Contre la prolétarisation du métier soumis de plus en plus à des injonctions et des contrôles. Contre la toute-puissance des neuroscientifiques qui veulent dicter la pédagogie comme si la salle de classe était un laboratoire. Mais surtout Philippe Meirieu appelle à « résister pour ». Pour la part profonde d’humanité qui est dans la transmission du savoir, pour ce pari sur l’avenir que font existentiellement les enseignants. Et pour cela, Philippe Meirieu aborde des questions de métier : discipline et disciplines, rapport aux élèves et aux savoirs, efficacité, relations avec l’institution. Alors que règne une ambiance particulièrement morose en ce moment dans les écoles et établissements, ce petit livre est surtout un acte d’espoir. Mais laissons Philippe Meirieu s’en expliquer…

Sur la page du Café Pédagogique.

***

  • Un autre article de Philippe Meirieu

Lettre ouverte à Pap Ndiaye, ministre de l’Education nationale… « Redonner leur sens aux métiers de l’éducation »

Par Philippe Meirieu, professeur honoraire en sciences de l’éducation,
Université LUMIERE-Lyon 2, président des CEMEA. Publié dans Système éducatif

Philippe Meirieu a écrit cette lettre au nouveau ministre de l’Education au
mois de mai 2022. Elle prend tout son sens en cette rentrée.

***

Monsieur
le Ministre,

Votre nomination est, à mes yeux, comme aux yeux de beaucoup, une belle surprise.
Votre travail universitaire, vos engagements, vos prises de position sont, en effet, le
gage d’un renouvellement important à la tête de l’Éducation nationale. Vous avez
travaillé sur les discriminations et sur l’émancipation ; vous avez eu, à de
nombreuses reprises, des paroles justes, sans concession et apaisantes à la fois,
sur des questions de société essentielles ; vous incarnez la lutte pour l’égalité des
droits dans ce qu’elle a de plus fondamental pour notre avenir… Ce sont là, pour les
enseignantes et enseignants, comme pour tous les personnels de l’Éducation
nationale et de l’Éducation populaire, des signes forts qui nous font espérer un vrai
renouveau.

Vous arrivez à la tête d’une institution malmenée et abîmée. Une institution que des
réformes précipitées, effectuées sans véritable concertation, ont profondément
déstabilisée. L’école maternelle, un héritage de Pauline Kergomard dont le monde
entier enviait la solidité pédagogique, a vu ses objectifs éducatifs spécifiques, gages
d’un accueil authentique de tous les enfants dans l’univers scolaire, profondément
défigurés. L’école primaire a vu pleuvoir les injonctions les plus autoritaires et
infantilisantes depuis, sans doute, celles de François Guizot : réduits à des
exécutants chargés de mettre en œuvre des procédures standardisées, soumis à
une pression évaluative permanente, les professeurs des écoles se demandent
aujourd’hui s’ils peuvent encore former leurs élèves à une citoyenneté responsable.
Le collège, dont le statut et les finalités n’ont jamais véritablement été clarifiés, s’est
vu, une fois de plus laissé de côté, soumis simplement à quelques changements de
programme, sans que la question du sens des savoirs et des conditions de leur
partage pour les adolescentes et adolescents d’aujourd’hui, ne soit jamais posée. Le
lycée a été taillé en pièces par l’introduction d’un examen continu qui compromet
aussi bien l’engagement des enseignants dans leur tâche que celui des élèves dans
leurs études. La césure insupportable et discriminatoire entre les lycées
d’enseignement général et technologique, d’un côté, et les lycées professionnels, de
l’autre, s’est encore aggravée. Et la mise en place de Parcours Sup a condamné les
lycéens, dans leur ensemble, a une orientation aussi aléatoire qu’injuste qui soumet
leurs projets personnels à des algorithmes inconnus. Au total, Monsieur le Ministre,
les inégalités se sont gravement accrues et la confiance dans le service public de
l’éducation a été durablement ébranlée.

Mais je voudrais insister aujourd’hui, Monsieur le Ministre, au moment où vous
prenez vos fonctions, sur la crise de recrutement majeure que vit notre pays. Le
métier sur lequel, disait Ferdinand Buisson, « reposent les promesses de la
République », ce métier dont dépend largement notre avenir commun, ce métier
qu’on dit volontiers « le plus beau du monde » et qui, selon la jolie formule entendue
récemment dans un film bhoutanais (« L’école du bout du monde »), « touche
l’avenir »… n’attire plus les jeunes générations et nous risquons, à très court terme,
de nous trouver devant des problèmes d’encadrement majeurs. Je sais bien que
certains caressent le secret espoir de remplacer une partie (quand ce n’est pas le
tout) du travail des professeurs par le numérique, mais j’espère que, comme moi,
vous ne voudrez pas vous y résoudre : vous savez que ce qui se joue dans la
relation pédagogique est irréductible à un dressage par la machine, aussi
sophistiquée et performante soit-elle. Vous savez que la songerie du learning
analytics, au prétexte de « s’adapter » aux individus, les fige dans une hypothétique
« nature » et définit leur avenir à partir de leur passé… essentialisation insupportable
contre laquelle vous avez toujours lutté.

Aussi, la priorité, Monsieur le Ministre, avant toute nouvelle réforme de
« tuyauterie », devrait être, je crois, de redonner aux métiers de l’éducation leur sens
pour réengager nos jeunes à s’y consacrer. Cela passe évidemment par une
véritable reconnaissance financière et sociale qui s’est trop fait attendre. Mais cela
passe aussi par l’affirmation fondatrice de l’importance de leur mission. Et, parler de
« mission » n’est pas aujourd’hui anecdotique, ce n’est pas simplement ergoter sur
un point de vocabulaire… c’est opérer un renversement radical par rapport à une
politique qui, ces cinq dernières années, a considéré leur métier comme un simple
ensemble de tâches au service d’« usagers ». Tout le contraire d’un engagement
citoyen au service du bien commun.
Or, vous le savez : aucun métier ne se réduit à la somme des compétences
nécessaires pour l’exercer, et le métier d’enseignant moins que tout autre. Tout
métier requiert ce que Cornélius Castoriadis nommait « un foyer mythologique »
sans lequel il n’est que juxtaposition d’activités dérisoires. Sans ce « foyer
mythologique », on ne sait pas pourquoi on se lève le matin et, à la moindre difficulté,
le découragement vous prend, avec, à terme, la démission ou la routine, la
culpabilité et le ressentiment.

Il vous revient donc, je crois – et c’est une tâche magnifique –, de rendre au métier
d’éducateur sa signification politique, de dire aux professeurs comme à tous ceux qui
encadrent notre jeunesse, qu’ils sont porteurs de valeurs et que ces valeurs ne sont
ni celles de la surenchère de la consommation, ni celles du séparatisme social, ni
celles de l’arrivisme individualiste… ce sont celles pour lesquelles vous vous êtes
vous-même battu : l’émancipation et la solidarité. L’émancipation, c’est-à-dire, la
possibilité donnée à chacune et à chacun de se dépasser, de subvertir toutes les
étiquettes qu’on a pu mettre sur elle ou lui et de briser toutes les formes
d’enfermement. La solidarité, c’est-à-dire la découverte que nous sommes frères et
sœurs en humanité, et que seules l’entraide et la coopération pourront nous sauver
du naufrage collectif.
Et vous savez, comme moi, que ces valeurs d’émancipation et de solidarité ne sont
absolument pas contradictoires avec les contenus de savoir les plus exigeants, pas
plus qu’elles ne leur sont étrangères… tout au contraire ! C’est dans la mesure où les
connaissances scolaires sont acquises dans cette double perspective qu’elles
deviennent de véritables « savoirs », qu’elles permettent de grandir et de progresser,
qu’elles construisent notre commune humanité.

Bernard Stiegler, trop tôt disparu, nous exhortait en 2008 à « prendre soin de la
jeunesse et des générations ». Il avait raison. Il est temps, plus que jamais, de
l’entendre. Et, pour cela, de prendre soin des enseignants et des personnels de
l’éducation. Ce sera là votre tâche. Ils n’attendent de vous aucune flatterie
démagogique, mais une relation franche et claire pour fixer ensemble le cap de ces
prochaines années. Ils attendent que vous vous penchiez très vite sur leur formation
initiale, aujourd’hui si gravement compromise, et de leur formation continue,
complètement sinistrée. Ils attendent que vous travailliez avec eux sur les finalités
sans les enchaîner à des modalités infantilisantes. Bref, ils attendent de leur ministre
qu’il construise avec eux un service public d’éducation capable de préparer nos
enfants à la société qui vient.


Philippe Meirieu
Professeur honoraire en sciences de l’éducation
l’université LUMIERE-Lyon 2

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