Du neuf dans l’art de faire apprendre

Publié dans Savoirs émancipateurs

L’apprenant pédagogue

La pédagogie du chef-d’œuvre, je l’ai initiée en 1978 en tant qu’inspecteur belge de l’enseignement. Je l’ai ensuite appliquée à l’école publique de Buzet- Floreffe en 1992. Jean-François Manil et Léonard Guillaume, tous deux docteurs en sciences de l’Education et instituteurs, l’ont reprise, théorisée et améliorée, enfin racontée dans un livre collectif : « Du chef-d’œuvre pédagogique à la pédagogie du chef-d’œuvre ». Ed. Chronique Sociale.

Il s’agit bien d’un nouveau courant émancipateur où l’on apprend seul puis en groupe dans la perspective non pas d’être interrogé arbitrairement et de gagner ainsi des points pour soi, mais dans l’intention manifeste de faire apprendre amicalement aux autres ce que l’on vient de comprendre..

Il s’agit là du cœur de la pédagogie du chef-d’œuvre : en faisant apprendre, on apprend soi-même deux fois tout en posant un acte citoyen désintéressé fait de créativité et de solidarité sous le regard vigilant et  bienveillant du maître d’apprentissage.

Cette approche, qui emprunte pour se construire des avancées de l’Education Nouvelle (dont la project method de John Dewey et l’apport consécutif de Célestin Freinet), tranche avec l’enseignement mutuel en vigueur au XIXème siècle où, dans des classes très populeuses mélangeant des enfants de 6 à 12 ans, le maître allégeait sa tâche en confiant aux aînés le soin de passer du savoir élémentaire aux plus jeunes ; c’était de la transmission pure et simple d’une qualité souvent médiocre vu l’âge des jeunes instructeurs. Dans ce cas, aucune place à la construction du savoir par l’apprenant, aucun travail de groupe, pas de formulation d’hypothèses hardies donc de créativité bref, de la réception aléatoire.

Dans la pédagogie du chef-d’œuvre, en revanche, l’élève moniteur a lui-même élaboré de façon créative et solidaire avec le maître, le savoir à faire apprendre et ceci de telle manière qu’il va mettre à son tour, son/ses condisciples en recherche, se gardant de trop expliquer sous peine de dispenser ses jeunes disciples de réfléchir. Ainsi, habitué pendant des années à apprendre pour faire apprendre, l’étudiant sera-t-il en mesure de présenter durant plusieurs heures son chef-d’œuvre pédagogique multidisciplinaire, apothéose du partage des connaissances en interaction vivante indemne de compétition, de notes. Ce nouveau paradigme s’inscrit dans une philosophie de l’éducation faite de liberté, de confiance, de non violence, d’invention et de fraternité afin de forger un monde plus humain dès l’enfance, fortement.

Si une pandémie fermait les classes, des élèves se concerteraient pour préparer, via l’Internet, des retrouvailles instructives et partagées.

Une nouvelle émulation

Quand on était élève des Pères Jésuites, on apprenait la compétition en appartenant soit au camp des Romains, soit à celui de leurs ennemis les Carthaginois. Après une épreuve écrite difficile, la classe était partagée en deux camps opposés hiérarchisés en raison des résultats obtenus : d’un côté les numéros pairs du classement (Rome), de l’autre les impairs (Carthage). Chacun avait son émule ; ainsi le Romain ayant obtenu 15/20 luttait désormais avec un suppôt d’Hannibal ayant fait le même score. Donc les forts s’affrontaient entre eux et les faibles aussi. Lors de l’épreuve générale suivante, le Bon Père déclarait vainqueur le camp ayant remporté le plus de combats singuliers… et chacun découvrait un nouvel émule à sa taille. On mesure le fossé qui sépare cette pratique héritée d’Ignace de Loyola et la pédagogie du chef-d’œuvre. Dans celle-ci, ce qui stimule l’étude, ce n’est plus de surpasser l’autre mais de tout mettre en œuvre pour le faire réussir à apprendre en profondeur.

Terrains de jeu

L’objet d’étude peut être assigné par le professeur ou bien être choisi par les étudiants dans des points du programme. Ainsi, les A apprendront le système auditif pour le faire apprendre aux B occupés eux, à comprendre le fonctionnement de l’œil pour partager ce savoir. Chez les plus jeunes, ce sera par exemple faire apprendre les tables de multiplication rien qu’avec des ciseaux et du papier quadrillé sans d’abord écrire de chiffres ou bien apprendre toutes les façons de dessiner les arbres (ou les maisons, les bovins…) à partir de livres illustrés. Il est donc proposé, dans la pédagogie du chef-d’œuvre, de créer les conditions d’émergence de la fraternité dans les apprentissages. J’ose même dire qu’il s’agit d’IMPOSER la coopération grâce à un dispositif didactique contraignant et libérateur à la fois.

Un souffle nouveau

Alors que quelques professeurs gardent intacte la flamme de leur engagement professionnel premier toute leur carrière, bien d’autres s’essoufflent, laissent tomber les bras. Adopter la pédagogie du chef-d’œuvre pourrait rallumer leur enthousiasme tant ses effets sont gratifiants.

Bref, organiser méthodiquement la fraternité en vue d’un monde plus vivable, ne voilà-t-il pas du neuf exaltant dans l’art de faire apprendre ?

Charles Pépinster, pédagogue belge

appartenant au GBEN (Groupe Belge d’Education Nouvelle)

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