La politique scolaire de Jean-Michel Blanquer

Publié dans « Système éducatif »

Alors que la rentrée scolaire approche, il me paraît utile de nous intéresser à la politique scolaire de Jean-Michel Blanquer.

Cette politique se déploie, depuis trois ans, dans un grand nombre de directions avec beaucoup de détermination, et en bravant non seulement le mécontentement des enseignants, mais aussi celui – croissant – des parents.

Le fait que J. M. Blanquer ait été maintenu à son poste à l’occasion du remaniement ministériel de juillet, – alors qu’il semble que l’intéressé était candidat à une autre fonction, – suggère que sa politique est une pièce maîtresse du dispositif du pouvoir, et que ce dernier est déterminé à la poursuivre, avec le ministre actuel, y compris – pensent certains analystes – en faisant une croix sur le vote du monde enseignant en 2022.

Mon intention n’est pas de commenter les décisions du ministre relatives au confinement et au déconfinement, qui ont défrayé la chronique pendant des semaines, mais d’éclairer l’aspect stratégique de sa politique.

Je voudrais, en fait, fournir des clés de lecture de la politique scolaire globale du ministre.

Je vais le faire en m’appuyant, à titre principal, sur les analyses du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS) et sur celles du SNUIPP-FSU, qui est le principal syndicat du primaire. Je vais organiser mon propos en cinq points : 1) le discours bi-face, 3 la cohérence profonde, 3) les deux politiques décisives, 4) Une contre-réforme libérale et 5) Conclusion.

1. Un discours bi-face

Un discours qui mobilise des thèmes et des symboles qui sont susceptibles de séduire ou de neutraliser des segments très différents, – voire opposés, – de l’opinion. C’est un discours à la fois conservateur et moderniste.

Au titre du discours conservateur :

  • La dénonciation de l’égalitarisme (le titre de son entretien à l’Obs, le 24 août 2017, alors qu’il est fraîchement nommé ministre, est : « Le discours égalitariste est destructeur » ; le ton était donné ;
  • La volonté de favoriser le redoublement, dont on sait depuis longtemps qu’il ne sert pas à grand chose, surtout à l’école et au collège ;
  • La préférence affichée pour la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, qui a les faveurs des traditionnalistes ;
  • La distribution aux élèves des Fables de La Fontaine. Initiative saluée par Alain Finkielkraut parce, dit-il, elle veut « restaurer les grands textes patrimoniaux dès le plus jeune âge » ;
  • La volonté de faire apprendre la Marseillaise à tous les écoliers ;
  • La volonté de développer à nouveau les internats d’excellence.
  • La volonté de rétablir les classes bilingues et les classes latin-grec, que les conservateurs saluent comme un retour à la tradition et à un enseignement secondaire réservé à une minorité ;

Le discours moderniste :

  • Il annonce une plus grande autonomie des établissements ;
  • Il réforme le baccalauréat, que les modernistes considèrent comme le verrou faisant obstacle à l’innovation pédagogique au lycée ;
  • En collège, il ne supprime pas les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), mais il supprime la liste des thèmes et laisse les établissements scolaires libres d’organiser une partie du temps scolaire ;
  • Dans une interview au Monde, peu après sa prise de fonctions, il déclare : « Je ne donnerai pas dans la verticalité, dans l’injonction. Je serai un ministre qui pousse aux solutions de terrain. Mon message aux enseignants, c’est qu’il n’y a pas de chape de plomb ; qu’ils se sentent libres, qu’ils innovent ». François Dubet, qui a soutenu tous les ministres sociaux-démocrates, depuis Allègre jusqu’à Najat Vallaud-Belkacem, se réjouit dans l’Obs du 24 août 2017 du discours du ministre et va même jusqu’à pronostiquer une ère de réforme moderniste1 ;

1 Deux mois plus tard, il est déjà en retrait par rapport à son discours d’août. Lire ici

2. Au-delà du discours bi-face, cette politique a une cohérence profonde : réguler le système scolaire par l’autonomie des établissements

Ici, il faut mentionner quatre aspects essentiels :

  • Les projets éducatifs spécifiques permettant aux établissements de choisir les horaires d’enseignement, les contenus d’enseignement, les méthodes pédagogiques. En ligne de mire, la carte scolaire : si les établissements sont tous différents (au niveau des horaires, des contenus et des méthodes), elle n’a plus lieu d’être.
  • Le deuxième aspect, qui est le corollaire de l’autonomie pédagogique, c’est le libre recrutement, par le chef d’établissement, sur poste à profil, d’enseignants qui adhèrent au projet pédagogique de l’école, du collège ou du lycée. Pas étonnant que l’une des premières décisions du ministre ait été de démanteler le système des commissions administratives paritaires où siégeaient les représentants élus des personnels. Pas étonnant non plus qu’il veuille faire des directeurs et directrices d’écoles de véritables supérieurs hiérarchiques.
  • Des politiques ou même des pans des programmes se trouvent livrés aux régions ou aux entreprises. C’est le cas des services d’orientation (confiés aux régions), des Lycées Professionnels (arrimés au monde de l’entreprise) ou bien encore du dispositif ‘’2S2C’’ (Sport-Santé-Culture-Civisme), qui consiste à offrir aux élèves, sur le temps scolaire, – et en partenariat avec les collectivités territoriales, – des activités éducatives pour compléter le travail en classe et/ou à la maison.
  • Dans ce contexte, la ligne hiérarchique – depuis le terrain jusqu’au Ministre et ses représentants plénipotentiaires que sont les Recteurs, via les cadres intermédiaires (chefs d’établissement, inspecteurs pédagogiques, inspecteurs d’académie) – cette ligne hiérarchique est devenue chaotique et ‘’incandescente’’. Les deux extrémités de la ligne ne vivent plus dans le même monde. Les cadres intermédiaires, placés entre le marteau et l’enclume, sont soumis à des injonctions contradictoires qu’il leur revient de faire ‘’encaisser’’ au terrain. Mais ils connaissent les attentes de la hiérarchie : Il faut que ça passe, #PasDeVague.

Les quatre aspects que je viens d’évoquer sont étroitement complémentaires :

  • d’un côté, différenciation/innovation/adaptation à la spécificité des élèves et des territoires
  • et, de l’autre, implication des acteurs locaux dans l’action éducatrice, autonomie des établissements sous l’autorité d’un vrai chef d’entreprise relayant les incessantes injonctions d’un échelon central devenu le cheval de Troie des intérêts privés.

Ici, un fait particulièrement significatif doit être mentionné, qui a été relevé par le Café pédagogique : de 2017 à 2020, le directeur de cabinet de J.M. Blanquer, n’était autre que Christophe Kerrero, lobbyiste ultra-libéral proche de l’extrême-droite, membre du conseil scientifique de l’IFRAP (Fondation pour la Recherche sur les Administrations et les politiques publiques), dirigé par Agnès Verdier-Molinié ! M. Kerrero vient d’être nommé à la tête de la prestigieuse région académique Île-de-France, Recteur de l’académie de Paris !

Disons déjà, pour conclure ce 2è point, que l’horizon est tout à fait perceptible : c’est la fin de l’éducation réellement nationale.

3. Dans cette perspective,

deux politiques revêtent un caractère décisif

Il s’agit de l’évaluation et de la réforme du bac.

L’évaluation

On pourrait dire : ‘’évaluation à tous les étages !’’, à l’école, au collège et en seconde au lycée. Le ministre veut « établir pour chaque élève à chaque moment un état des lieux de ses forces et de ses besoins ». Le système est conçu pour évaluer aussi le niveau d’efficacité des enseignants. Les écoles et les établissements seront évalués également. Derrière l’évaluation, c’est donc le pilotage par les résultats qui pointe son nez ; pilotage du système pris globalement ; pilotage des écoles et des établissements ; pilotage, enfin, de a pédagogie des enseignants dont le métier évolue : d’un métier d’artisan qui conçoit et pilote son enseignement, on passe à un métier de technicien de bout de chaîne qui répond aux commandes d’un outil informatisé. Dans le même temps, les neurosciences sont mises en avant sans le moindre débat et la liberté pédagogique des enseignants est présentée comme un « désordre pédagogico-gauchiste ». Pour l’École, la rupture est majeure.

La réforme du bac

Il s’agit d’en finir avec un bac avec programme national et de nombreuses disciplines évaluées, ce qui oblige les lycées à tous proposer le même programme. Pour cela, il faut mettre résolument en avant le contrôle continu car, à partir de ce moment-là, on pourra évaluer les enseignements spécifiques propres à chaque lycée, prévus par son projet d’établissement. C’est très astucieux parce que cette politique peut faire consensus ; les conservateurs peuvent y trouver l’opportunité de proposer des lycées ‘’tradis’’ où l’on porte l’uniforme, tandis que les modernistes, de leur côté, feront des lycées Montessori ou Freinet.

4. Une contre-réforme libérale qui peut passer

  • Elle peut passer parce qu’elle est mise en œuvre, depuis 2017, avec une résolution sans faille, ‘’à la hussarde’’. Le SNUIPP/FSU, reprenant la formule de Naomie Klein, parle de« stratégie du choc ». A cet égard, la crise sanitaire, loin de constituer un frein aux projets du Ministre, lui a, au contraire, fourni l’opportunité d’accélérer la mise en œuvre de ses plans.
  • Elle peut passer également parce que tout le monde y trouvera son compte. Enfin, tout le monde… sauf les enfants issus des classes populaires. Parce que l’histoire nous enseigne, depuis quarante ans, que l’autonomie et les projets d’établissement spécifiques sont le cheval de Troie de l’idéologie du déficit socioculturel.

Sous prétexte de s’adapter à la diversité des élèves, des établissements vont revoir à la baisse les objectifs, proposer des démarches fondées sur le concret et insister sur les ‘’compétences non cognitives ‘’ (le sérieux, la ponctualité, le respect de l’autorité, etc.) tandis que d’autres établissements proposeront des projets ambitieux pour les héritiers.

On fera tout cela au nom de ce qu’ils appellent « la diversité des intelligences »

Ce n’est donc pas seulement les enseignants qui seront choisis (cf. ce que j’ai dit il y a un instant sur ‘’le libre recrutement’’), mais les élèves aussi.

Tel est le sens des critiques répétées de Blanquer contre l’égalitarisme. L’idée c’est que tous les élèves ne peuvent accéder aux mêmes savoirs. Il faut donc différencier l’offre éducative. Et laisser les élèves et les familles choisir l’établissement qui leur convient le mieux. A charge pour eux d’assumer, par la suite, la responsabilité de leurs (bons ou mauvais) choix.

5. Conclusion : une feuille de route qui suscite souffrances et résistances

Des souffrances et des résistances à plusieurs niveaux :

  • Les personnels de terrain sont en souffrance mais sommés de se taire, d’obéir, de se soumettre ; le ‘’prof-bashing’’ vient compléter et consolider cela en discréditant les enseignants et en les coupant des parents ; la remise en cause du statut des enseignants a aussi pour rôle de les inciter à courber l’échine ;
  • Les chefs d’établissements, sur beaucoup de sujets, sont placés devant le fait accompli, sommés d’appliquer sans broncher des consignes concoctées sans concertation dans les bureaux ministériels ; fait rarissime : ils ont annoncé leur intention de boycotter fin août les réunions de rentrée de leur administration !
  • Les cadres intermédiaires – inspecteurs pédagogiques, inspecteurs d’académie – sont court-circuités ; aussi bien, soumis à d’innombrables ‘’indicateurs de gestion et de performances’’, et constamment affairés à remonter des tableaux statistiques, ils ne sont plus en phase avec le monde enseignant ;
  • Encore plus inhabituel : des hauts fonctionnaires dénoncent ce qu’ils appellent un « projet réactionnaire » ;
  • Et n’ayons garde d’oublier les élèves, dont le parcours scolaire prend plus que jamais les allures d’un parcours d’obstacles.

Mais de tout cela le ministre n’en a cure ! Il a été maintenu à son poste ; il va persévérer dans son être, et développer d’un bon pas sa « stratégie du choc » en maintenant sur le système une chape de plomb.

Il est urgent que le camp du progrès construise une contre-expertise et engage le fer pour une véritable école démocratique.

Daniel Amedro Inspecteur d’académie à la retraite

Sources :

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