Hors des geôles de jeunesse captive

Publié dans « Bien commun »

I Déplier l’espace, c’est aussi déplier le temps.

Sortir l’éducation de la classe, lieu clos, pour réaliser l’école, est notre premier pas (cf Pliage, repliage, dépliage).

Nous avons déjà ouvert la porte dans l’épisode précédent, nous avons vu qu’il était possible et enrichissant de la laisser ouverte, de perdre la clé, d’entrée en porosité avec les autres, de rebondir de classe en classe, d’adultes & d’enfants, de faire la classe à deux puis trois puis davantage, se passer de direction pour établir une coordination annuelle tournante qui a autant de sens, réaliser le lieu « école » comme lieu d’habitation de nos projets, de nos apprentissages mutuels et de nos initiatives.

Il faut en profiter pour parcourir les lieux, faire l’école en marchant : parcours intérieurs, visites, entrainement aux voyages, enracinements du rhizome et ricochets. Déplions encore.

Hors de la salle de classe, une fois la porte ouverte, l’école en auto-gouvernance et habitable, que découvrons-nous ? Au-delà : la promesse d’un territoire étendu. Au plus près : des couloirs, des escaliers, une cour, le portrait de Thélème… La découverte peut commencer.

Couloir : ligne de fuite. Les fenêtres plus hautes que le regard donnent sur la rue dont le bruit nous parvient, adouci, assourdi, plein de devinettes et d’envies d’exploration. Les fenêtres de la classe, elles, donnent sur la cour qui ne fait aucun bruit, ou qu’à heures dites, et dont on aperçoit les dernières branches d’arbres pour peu qu’on ne les ait pas coupées. On dirait cela fait exprès.

Un oiseau passe, une fois par heure…

Est-ce qu’on sait, est-ce qu’on a mesuré combien de temps, par jour, les enfants restent assis dans la classe ? Non seulement captifs du lieu clos durant des heures, mais assis, immobiles, contraints, muets et pipi sur commande. La fin provisoire de cet état se nomme récréation. Sans blague ! Le mot a l’air de vouloir dire : comme si on n’était pas créé, pas tout à fait, pas complètement, incréé, et qu’il convenait de s’y remettre, de réinitialiser… Aveu.

L’enfance est certainement plus grande que la réalité. (Gaston Bachelard – La poétique de l’espace)

Aussi, de clore à éclore : le couloir. Voici un endroit de rencontre et belle manière de faire connaissance & de faire connaissances, pourrait-on dire, pour aller au bout de notre pensée.

Faire connaissances : pour connaître l’autre, les autres, les individus et les choses au-delà de la porte ouverte, s’agrandir à d’autres, s’agrandir de l’autre, s’élever, agir ensemble, décider, échanger, envisager le semblable et le dissemblable, le connaître de visu et, de là, faire connaissances, c’est-à-dire construire avec les autres des gouvernances mutuelles, des faire et des savoirs. Et les pratiquer pour de vrai.

Par les deux bouts du vocable, le terme fait reflet : faire connaissance nous ouvre aux autres, en envisagement du monde et de ses habitants, et, dans le même mouvement, nous ouvre aux connaissances, démultiplie, déploie, déplie notre univers.

Couloir. Pourquoi les jambes sont-elles à ce point retirées du geste éducatif ? Essayez donc de vous déplacer dans un couloir en restant assis ou immobile ou silencieux. Impossible. Il faut bien se déplier, déployer son corps, se mouvoir, le mettre en mouvement enfin, en déplacement.

Ré-enfanter la mouvance de soi-même, ce pour quoi on est fait. Parler aussi. Penser tout haut. Clamer enfin. Car la marche conduit à la parole. Apprendre en se déplaçant, se déplacer pour apprendre !

La marche en principe d’éducation, Grèce, Aristote, l’école qui aime se promener, résurgence…

Le déplacement éducatif et l’intérêt de marcher pour mieux réfléchir. Soit donc : sortir et marcher pour apprendre et voici le couloir devenu rite de passage, celui d’améliorer, par une meilleure irrigation du cerveau, l’attention et le sens de l’orientation, la mémoire, la facilité d’apprendre. Le couloir mène à la sortie… L’escalier aussi.

Essayez La Fontaine en marchant dans le couloir, en descendant l’escalier, en dévalant l’escalier. Passionnant !

Essayer le calcul mental. On peut accélérer, ralentir, fermer les yeux, à reculons, puis descendre l’escalier sur les fesses… Revigorant !

Essayez une réunion, un débat, une discussion autour d’un conflit en marchant. S’exclamer. Echanger. Et changer. Epoustouflant !

« Un groupe de chercheurs en neurosciences de l’Ucla (University of California, Los Angeles) a fait une découverte inattendue, en étudiant les rythmes cérébraux des souris, liée à la mémorisation, l’orientation spatiale et plus généralement l’attention dans les processus d’apprentissage au niveau de l’hippocampe. Elle suggère, sans le montrer, que ces processus sont amplifiés lors d’un exercice physique comme la marche ou la course. » (Futura, Laurent Sacco 2020)

Mais aussi : http://www.voyagenficelle.net/

Et encore : Un article de The Conversation « Être debout en classe pourrait aider les enfants à apprendre »

Dans la cour (puis dans la rue, sur la place, encore plus loin…), essayez la géométrie des mesures et l’usage du corps comme premier instrument, proche, disponible, pratique : le pouce, la paume, le coude, le pas, à la craie et le sol de la cour pour tableau noir, entremêlez tout ça de comparatif, de coopératif, de contestatif, tous pareils et tous différents puis…

Dans la cour, installez la cabane à jouer… Voici comment ça se présente : un coffre à jouer géant ou une vraie cabane, posés dans la cour de récré, rempli d’objets recyclés (objets disparates, de pièces et matériaux en vrac, comme des tubes en carton, pneus, morceaux de tissu, filets, cordes, etc.)… « Où tous les enfants de l’école peuvent jouer librement en même temps. Afin de nourrir la créativité spontanée des enfants avec des objets recyclés dans un programme de sensibilisation à l’économie circulaire pour les enfants et les parents. »

Tout cela existe, rien d’utopique, ce n’est pas nulle part, c’est en cours, c’est fait, ça se fait, c’est facilement possible, allez-y voir : à l’école Vitruve http://www.jouerpourvivre.org/

II- En sortant de l’école, continuons à faire connaissances.

Au-delà du lieu surnommé ainsi, « école », il y a quelque chose. On le sait, chacun des matins du monde, on en vient, le soir on y retourne.

L’école Vitruve, dans laquelle je place ici mes pas et la visite, s’est toujours inscrite, dès ses débuts (années 60-70), dans un espace plus étendu et en constante extension. Elle s’est toujours déployée au-delà de ce qui faisait son premier abord. De plusieurs et belles façons :

  • Par l’idée de la classe promenade, proposée dès les années 20 par les mouvements d’éducation nouvelle et reprise par Célestin Freinet, mais appliquée en groupe promenade au milieu urbain. Le quartier comme terrain de jeux et d’apprentissages, d’observations et d’interventions.
  • Par l’organisation d’événements collectifs dans le quartier : Fêtes, défilés, chorales, lectures à cent bouches, braderie pour financer les classes vertes, Traviole (traversée du quartier sous la forme de défiléxpositions dans les rues avec de nombreuses haltes et pauses, pour des lectures, du théâtre, des chansons et présentation des projets de l’année), et autres démonstrations de multitudes, festoiements et bombances de toute l’école.
  • Par les échanges et le travail en commun (adultes-enfants) avec des associations ou groupements investis dans le quartier proche, notamment terrains d’aventure, resto-ludothèque, club des Anciens, bar associatif, fablab, jardins sur les toits et dans les friches urbaines…
  • Par l’organisation de classes vertes en France ou à l’étranger, autogérées adultes-enfants, auto-financées, tous les ans, et pour tous les enfants de l’école, pour une quinzaine de jours par groupe de 50. Classes vertes qui ont permis le dépliage de l’espace et du temps, l’espace est plus étendu, le temps plus étiré, non seulement pendant les classes vertes, mais par capilarité, en application au retour, sur la vie de l’école dans son entier.

« Il convient encore de noter l’importance des classes vertes dans ces fonctionnements (de l’école). D’une part, elle ont été dans l’histoire de Vitruve un lieu pédagogique qui a engendré l’émergence de dispositifs aujourd’hui structurels : les groupes mélangeant les élèves d’âges différents, le travail en commun des maitres, la constitution de l’élève en tant que membre de la communauté, les plaintes, la coordination enfants, l’autonomisation, la prise en charge des responsabilités et de la vie collective… D’autre part, elles sont constituées elles-aussi, en tant que projets et permettent de faire le lien entre les classes, avec d’anciens élèves (moniteurs) et avec les parents… »

L’Ecole Vitruve : un laboratoire de l’expérimentation pédagogique. Rapport final de la recherche. 2018. Intitulé de l’action : « Mise en place d’une organisation collégiale à l’échelle d’une école ». Yves Reuter, Professeur émérite à l’université de Lille.

Yves Reuter : Vitruve, l’école de la citoyenneté ici et maintenant 

C’est bien de cette maison d’école, enfin réalisée, de cette boîte souple et fluide, que s’élance le rhizome et que commence le dépliage. « Car la maison est notre coin du monde. » dit Bachelard.

L’école est ainsi à habiter, en auto-gouvernance, comme point d’appui, lieu du lien, première invention de l’ensemble, refuge. Ce qui change et nous métamorphose, c’est qu’elle s’est étendue au milieu dans lequel on l’a posée, elle n’est plus à l’écart de son écoumène, elle n’est plus en morceaux séparés, séparant, elle s’enrichit de ce milieu pour constituer un temps et un territoire éducatif déplié.

Gérard Delbet

Le titre est emprunté à Montaigne (Livre I, chapitre 26)

 Vitruve, 2008, projet « Parlez, les arbres ! »

Une réflexion au sujet de « Hors des geôles de jeunesse captive »

  1. Vitruve 1962 , « plier » : à 8h30 et à 13h 30 dans une cour bondée(école et cours complémentaire) sifflet, immobilité silence exigés, mise en rangs, entrée dans les bâtiments respectifs
    1964( ou 65) »déplier »: décision collégiale des instits : plus de mise rang les enfants montent en classe librement en courant le plus souvent et sont installés joyeusement quand la maîtresse ou le maître arrive à son tour.
    1968. « plier » les enfants ont soif s’infiltrent dans le préau, boivent et s’aspergent au grand dam de la femme de service.
    1969 « déplier »: l’équipe démontent les pissotières , installe un tuyau percé de7 ou 8 petits trous et et un robinet pour commander 7 petits jets. Les enfants boivent à volonté, chahutent un peu au début puis « l’ordre » se rétablit naturellement.
    Raymond « replié »

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