« Apprendre ? »

Publié dans « Savoirs émancipateurs »

« Continuité pédagogique », « Ecole à la maison », « Confinement » et maintenant « Vacances apprenantes » nous avons été gâtés pendant trois mois par le matraquage d’une profusion de vocables sensés nous rassurer et qui, au bout du compte, nous installaient dans une impuissance inédite. Impuissance qui, par ailleurs, était bien partagée dans les discours officiels ne serait-ce que par la multiplication de positions contradictoires.

L’école a donc dû se faire « à la maison » avec des parents déboussolés, voire totalement dépassés, avec des familles nullement logées à la même enseigne. Mais aussi avec des enseignants devant improviser, du jour au lendemain, un soutien à la scolarité en s’appuyant sur l’unique expérience qu’ils avaient : la classe et le modèle explicatif.

Dans cette société déstructurée, désorganisée, on a essayé de faire comme si tout allait bien : des cours, des fiches, des exercices et bien sûr sur des sujets qui n’avaient absolument rien à voir avec la pesanteur du vécu de chacun : le virus qui galopait. On s’imaginait bien que nombre de parents ne pourraient reproduire le modèle de l’enseignante. Et l’on n’a même pas pensé à proposer des objets de partages familiaux sur ce qui concernait tout le monde : le mystère, la complexité de cette situation sans précédent. Comme dirait l’autre, si c’était à refaire… Pourquoi ne pas construire une prochaine « école à la maison » (car il y aura d’autres épidémies, nous dit-on) où toute la famille (et pas seulement les enfants scolarisés) serait sollicitée pour produire des mots, des textes, des images, des témoignages, des panneaux, des poésies, des chansons sur l’étrange mystère d’un monde qui s’arrête ? Comment, enseignants, chercheurs, habitants, parents, animateurs, bref tous les « confinés » ne se mettraient-ils pas envisager et éclairer les diverses facettes de cet énorme problème ? Comment proposer la dynamique collective qui consisterait à « Voir ce que tout le monde voit et penser ce que personne ne pense » ? Car « penser ce que personne ne pense » se fait avec les autres, tous les autres.

Le confinement a permis de « fabriquer », pour qui veut, qui peut… pour plus tard quelques pistes sur :

  • Des ateliers sur les unes de presse durant cette période
  • Un atelier « Lignes » car : « Le lien avec le confinement et la pandémie est assez simple : depuis deux mois, la rue et les commerces ont fait pousser nombre de traces et de lignes sur les sols. Il n’y était pas avant, ils y sont maintenant. » en s’appuyant sur « Une brève histoire des lignes » (de Tim Ingold) et Yves Citton.
  • Un atelier « Une vie en boîtes ? » déclenché par l’article de Jean-Paul Demoule : « Dès le Néolithique, la maison « en dur » scelle le confinement des humains dans une boîte immobile » (dans Libération)
  • Des pistes en chantier autour de questions qui éclairent diversement la situation présente : Quels sont les métiers qui sont absolument indispensables ? Pourquoi n’avons-nous pas fui ? L’humain maîtrise la nature ? Les voyages sont dangereux ? Les lieux confinés ? Des problèmes pour toute l’humanité ? Des flux et des stocks ? Ma santé et Les soignants ? Le stock de vieux ? Les confinés du dehors ? Espèces d’espaces ?
  • Atelier « Les mots du quotidien » avec la naissance de terminologies étonnantes mais aussi la prise en compte de toutes les perceptions particulières.
  • Et enfin, une piste qui aurait dû être la première : « Apprendre »

***

Trois mois sans école ne veut pas dire trois mois sans apprendre. Même en dormant, on participe à l’apprentissage. Les enseignants aident, les parents aident, les animateurs aident mais la vie quotidienne aide aussi. Les enfants, les jeunes peuvent toucher du doigt de manière plus précise que même en difficulté à l’école, même pendant une période sans école, la machine à apprendre n’a pas cessé de fonctionner.

Ce qui se sait déjà

Avant toute chose, partir du territoire des savoirs que les enfants et les jeunes ont déjà construit. Le départ est classique : deux « Si je vous dis ». Le premier « Si je vous dis enseigner ? ». Le second « Si je vous dis apprendre ? ». Collecte de mots, tris, classements, cartographie… « Quand est-ce que cela enseigne dans les albums ? », « Quand est-ce que cela apprend dans les albums ? ».

Plus simplement, on pourrait s’en tenir au mot « Apprendre » puisque le mot « Enseigner » risque fort d’être beaucoup plus éloigné des explorations et réflexions des enfants.

Et il est vrai que la période que nous venons de vivre rendait le problème « Apprendre » très préoccupant chez les enfants et les adultes.

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INTENTIONS : Ne pas considérer les participants comme vierges de toute connaissance sur le sujet. Prendre appui sur l’existant des connaissances pour avancer, explorer.
CONSIGNE : « Si je vous dis apprendre, quels sont les mots qui vous viennent en tête ? »

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Apprendre ? Enseigner ?

Cette première mise à plat nous ouvre la possibilité d’aller plus loin dans l’exploration de ces deux mots qui semblent, dans le langage courant se marcher un peu l’un sur l’autre, l’un dans l’autre.

Prenons l’outil « Dictionnaire des synonymes » avec chacun de ces mots.

Synonymes de « apprendre » : abreuver, absorber, annoncer, apporter, approfondir, assimiler, avaler, avertir, aviser, bachoter, bourrer, communiquer, comprendre, connaître, cultiver, débrouiller, déclarer, découvrir, dégourdir, dégrossir, démontrer, déniaiser, dessaler, digérer, dire, dresser, éclairer, éduquer, endoctriner, enfoncer, enseigner, être averti, être informé, étudier, exercer, expliquer, faire connaître, faire deviner, faire savoir, faire voir, guider, habituer, inculquer, indiquer, informer, ingurgiter, initier, instruire, mâcher, mettre au courant, mettre au parfum, montrer, porter à la connaissance, prendre connaissance, professer, profiter, rabâcher, remâcher, renseigner, repasser, répéter, retenir, révéler, réviser, ruminer, s’abreuver, s’abrutir, s’accoutumer, s’acharner, s’appliquer, s’assommer, s’enfoncer, s’enrichir, s’exercer, s’habituer, s’imprégner, s’initier, s’instruire, s’intoxiquer, savoir, se barbouiller, se bourrer, se débrouiller, se dégourdir, se dégrossir, se déniaiser, se dessaler, se faire, se frotter, se gaver, se gorger, se mettre à, se nourrir, se plonger, signaler, souffler, styler, suivre, transmettre, travailler

Synonymes de « enseigner » : apprendre, catéchiser, communiquer, convertir, démontrer, développer, éclairer, éduquer, évangéliser, expliquer, faire connaître, former, inculquer, indiquer, informer, initier, instruire, montrer, prêcher, professer, propager, rapporter, révéler, signaler, signifier, soutenir, styler, suggérer

La quantité de synonymes pour « apprendre » (100 !) rend aussi compte du trouble et de la confusion qui règne sur les sens de ce mot. La confusion : celui qui ne sait pas, apprend — alors que celui qui sait et qui s’adresse à celui qui ne sait pas enseigne. Sur les 100 synonymes de « apprendre », nombre d’entre eux relèvent de « enseigner ». D’ailleurs l’intersection entre ces deux lots de synonymes le montre bien :

Synonymes communs à « apprendre » et « enseigner » : communiquer, démontrer, éclairer, éduquer, expliquer, faire connaître, inculquer, indiquer, informer, initier, instruire, montrer, professer, révéler, signaler, styler

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INTENTIONS : Préciser et se préciser la différence entre « apprendre » et « enseigner ».
CONSIGNE : « Parmi la liste des verbes proposés (les synonymes de “apprendre”), quels sont les actions qui sont faites par ceux qui savent et celles qui sont faites par ceux qui ne savent pas encore ? »

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Depuis la naissance (et même avant !)

Il peut être intéressant de solliciter les enfants, les jeunes sur nombre de « savoirs faire », « savoirs être », « savoirs » qu’ils possèdent, maîtrisent et qui finissent par passer inaperçus parce qu’ils sont mis en œuvre sans difficulté particulière. Une collection la plus exhaustive possible…

Solliciter, collecter sur « Ce que je sais ou sait faire sans avoir le souvenir que l’on m’ait aidé ? ». Autre formulation : « Quand je suis entré en Petite Section, qu’est-ce que je savais déjà faire ? »

Une autre manière de construire cet inventaire des « connaissances » et « habiletés » pourrait se faire en questionnant sur : « Avec les yeux, qu’est que j’ai appris ? », « Avec les oreilles, qu’est-ce que j’ai appris ? », « Avec le nez, qu’est-ce que j’ai appris ? », « Avec la bouche, qu’est-ce que j’ai appris ? », « Avec les mains, qu’est-ce que j’ai appris ? »…

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INTENTIONS : Percevoir la multiplicité des apprentissages effectués par chacun avant l’entrée dans le système scolaire.
CONSIGNE : « Quand je suis entré en Petite Section, qu’est-ce que je savais déjà faire ? »

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Une façon de mettre en forme,

de mutualiser, de coopérer

Cette liste de capacités rejoint la préoccupation principale qui existait (et existe encore) autour de l’idée des « Arbres de Connaissances ». Chaque témoignage devient un « Brevet » et l’ensemble des « Brevets » de la personne constitue son « Blason ». Tous les « Blasons » sont mis en commun (des partages de « Brevets » communs mais aussi des différences) construisent un arbre symbolique que chacun et le groupe peut interroger pour, notamment, solliciter des individus qui possèdent certaines connaissances que l’utilisateur ne possède pas.

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INTENTIONS : Apprendre, c’est profiter des connaissances des autres.
CONSIGNE : « Personne ne sait tout mais tout le monde sait quelque chose »

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Les personnes qui m’entourent

Une expérience menée dans un village de montagne nous a amenés à faire l’inventaire des « savoirs » que les habitants possédaient. Le boulanger, le mécanicien, l’agriculteur… Mais aussi le retraité qui a fait un voyage en Afrique et qui revient avec de multiples diapositives. Chaque rencontre devenait une ressource et les enfants constituaient un fichier et allaient même jusqu’à indexer chacune de ces ressources en fonction des « disciplines scolaires ». Le voyage en Afrique était ainsi indexé par « Géographie ».

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INTENTIONS : Chacun est une machine à apprendre. Et chacun profite de ce que savent les autres personnes qui l’entoure.
CONSIGNE: « Est-ce que ceux qui m’entourent savent des choses que je ne sais pas ? »

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Les objets

Une autre manière d’inciter les enfants et les jeunes à nommer ce qu’ils savent faire pourrait se faire par l’approche des objets. « Quels objets j’utilise ou sais utiliser ? » et ce faisant, le participant peut sans trop de difficulté définir des habiletés (« Je sais couper avec un couteau, des ciseaux… », « Je sais manger avec une fourchette », « Je sais ouvrir et fermer le robinet », « Je sais ouvrir une porte fermée à clef »…).

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INTENTION : La manipulation, l’expérimentation sont des moteurs puissants pour apprendre.
CONSIGNE : « Est-ce que se servir d’un objet nous oblige à apprendre ? »

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Les activités

Lister des participations à des activités de la vie quotidienne, des activités de loisirs c’est s’approcher de compétences et maîtrises que, peut-être on n’imaginait pas. Par exemple, jouer au jeu de l’oie, c’est savoir compter, utiliser des dés, savoir avancer ses pions sur un chemin, mesurer la distance qui nous sépare de l’arrivée… Bref, une profusion de connaissances mathématiques. Même chose pour réaliser une recette de cuisine avec un adulte : peser, mesurer, enchaîner, lire, surveiller…

Lister des activités réalisées par les uns et les autres. Puis, par petits groupes, les « lire », les analyser, les décortiquer en pointant ce qu’il nous a été nécessaire d’apprendre ou de savoir pour les réaliser.

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INTENTION : On apprend en agissant.
CONSIGNE : « Trouver ce qui s’apprend quand je pratique une activité ? »

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Les lieux

Chaque endroit fréquenté charge l’individu d’informations, de savoirs et de manières de l’utiliser. Dans une boulangerie, des mots, des chiffres, de la monnaie, de la politesse… Dans une bibliothèque : du silence, des classements, des modalités pour emprunter… Dans le métro : des trajets, des stations, lire, faire attention…

Faire un inventaire des lieux que l’on fréquente. Puis, par petits groupes, les « lire », les analyser, les décortiquer en pointant ce qu’il nous a été nécessaire d’apprendre ou de savoir pour les utiliser.

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INTENTIONS : Chaque lieu est porteur en lui-même d’apprentissages. Au début, nous sommes accompagnés, nous remarquons, nous intégrons puis nous savons utiliser ces lieux.
CONSIGNE : « Qu’est-ce qu’il faut savoir pour utiliser un lieu ? Comment j’ai appris à les utiliser ? »

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Les supports

Prendre un livre (un journal ou une expo…) et se poser la question « Qu’est-ce que j’ai en plus ? », « Qu’est-ce que je ne savais pas et que le livre m’a fait découvrir ? »

Apporter les dessins animés que l’on regarde, que l’on connaît. En dehors du plaisir que j’ai à les regarder, est-ce que j’apprends des choses ? A partir du « titre » (du livre, du journal, de l’expo), faire l’inventaire de ce que je pense savoir. Après la consultation, faire l’inventaire de ce que j’y ai trouvé. Comparer.

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INTENTIONS : Ce que j’ai sous les yeux m’alimente en connaissances, en savoirs.
CONSIGNE : « Après avoir lu, après avoir regardé, qu’est-ce que j’ai en plus ? »

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Anthropologie de l’école

Ce lieu que je fréquente a ses propres caractéristiques. Lister :

  • Les lieux de l’école
  • la géographie, les mots du sport…)
  • Les objets de l’école. Exemple : Je suis absent depuis (et pour) plusieurs jours. Je n’ai à ma disposition que les manuels scolaires. Comment sont faites les doubles pages ? Quelles parties ? Quelle structure ? Est-on obligé de tout lire ? Comment apprendre alors que je n’ai pas pu aller à l’école ? Même chose avec une diversité de dictionnaires (de langue, de synonymes, d’analogies, de citations…) et la diversité des atlas.
  • Les manières de se comporter à l’école (lever le doigt, se mettre en rang, enlever sa casquette, ne pas copier (?), répondre aux questions, la politesse…)

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INTENTIONS : Partager sur toutes ces connaissances transversales que nécessite la fréquentation de l’école.
Consigne : « Si j’étais un extra-terrestre et que l’on me transporte dans une école, qu’est-ce que je dois savoir ? »

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L’essentiel de tout ce qui vient d’être proposé repose sur l’idée de convaincre chacun qu’il apprend bien davantage que ce qu’il imagine. Il apprend partout, tout le temps et avec tout le monde. Tout ce qui m’entoure, tous ceux qui m’accompagnent, tout ce que je vis devient ressource à apprentissage.

Robert CARON AFL— mardi 9 juin 2020

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