Pliage, repliage, dépliage

Publié dans « Bien commun ».

  • Gérard DELBET, ancien de l’école Vitruve
  • Mai 2020

1/ Mettre en scène et en œuvre l’éducation bien commun, comment ?

L’éducation comme bien commun ne peut être qu’autonome des systèmes étatiques et marchands.

Sur quelles réalités faire reposer nos propositions ? Sur quels concrets, quels lieux ? Autrement dit : quels peuvent être les lieux de l’éducation ?

L’école, l’éco-quartier, l’éco-région…

Je vais commencer par l’école. Le mot est précis, aigu et sans majuscule.

Le point de départ est non négociable : baser le contenu des apprentissages, les savoirs, les réflexions des apprentis que sont les enfants (mais nous aussi) sur « les savoirs collectifs à cultiver, en premier, ceux qui font obstacle à la poursuite du dérèglement climatique et à l’extinction des espèces : l’indispensable équilibre des éco-systèmes, la conscience du fait que l’homme n’est qu’un animal que ses capacités intellectuelles responsabilisent  » (citation Raymond Millot).

Si l’éducation est un bien commun, comment la mettre en scène et en œuvre, comment la faire devenir ?

La réalité qui la nourrira existe déjà: les lieux, les jardins, les paysages, les coins de rue, les ateliers de transformation, réparation, invention pour s’exercer à de nouveaux apprentissages et à de nouvelles pratiques, manuelles et politiques.

2/ La machine à éduquer qu’est l’école

La machine à éduquer qu’est l’école dans sa définition actuelle, c’est-à-dire dans la forme acceptée à peu près par tout le monde, opposants compris, ne peut évidemment pas être le théâtre ou la plate-forme de réalisation de notre objectif. En tout cas pas telle quelle. Il faut bien reconnaître qu’elle a été pliée aux choix idéologiques d’une époque, d’une classe sans doute, d’un régime politique. Certains s’en sont arrangés.

L’école est toujours ce bahut à tiroirs, ce casier de rangement, cette juxtaposition de salles et gens bien séparés selon des codes administratifs choisis et acceptés. C’est un pliage. On a plié le lieu autant de fois qu’il était permis pour en faire des classes isolées et distribuer « l’éducation » dans chacun des nouveaux plis. Entre deux salles de classes existent des portes : elles sont pliées, c’est-à-dire fermées.

Changer l’école ? Pour quoi faire ?

« Changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société », cette formule passe-partout qui dit vouloir tout changer n’a rien pu changer, c’est un ouroboros.

On ne peut pas changer l’école, on ne peut pas changer quelque chose qui n’existe pas.

Il ne faut pas la changer, il faut la réaliser. Drôles d’idées ? Vous allez comprendre !

3/ Pliage, travaux pratiques

Pour essayer une métaphore, je vais essayer d’utiliser l’image du pli. Ou plutôt du pliage, du repliage, du dépliage, et tenter d’appréhender les formes actuelles du lieu scolaire et si d’autres formes sont possibles.

1ère forme, phase de séparation dans le lieu. Le lieu est compartimenté, j’appelle cette phase le pliage : la classe comme enfermement, les portes sont closes, codifiées, étiquetées, c’est l’isolement du groupe classe, enfants d’âge homogène, de sexe aussi historiquement, un enseignant seul, à l’année, temps court clos (heures, emploi du temps, sectionnement de la journée, etc) et temps long : années successives, avec interstices de pauses vacances. Ceci, multiplié, donne une juxtaposition de cases séparées peuplées de groupes séparés avec des passages-déversoirs chronologiques, durée cursus de 5 ans minimum. Peu de brassage.

Cette phase de séparation est historiquement datée, et procède donc idéologiquement de choix politiques (plutôt inspirée de l’organisation scolaire des écoles chrétiennes).

Cette forme est toujours en cours, majoritaire et dominante. On peut même considérer que 99% des écoles françaises sont toujours régies par ce mode de fonctionnement. Ce qu’on nomme « écoles » n’en sont donc pas, ce sont juste des bâtiments partagés en salles de classe.

Avec l’école du confinement sanitaire, on assiste à une 2e forme. C’estla phase de pulvérisation : il y a tout bonnement dissolution du lieu. Appelons cette phase le repliage. On plie à nouveau et on participe ainsi à une sorte de dématérialisation du lieu.

On demeure en mode enfermement, mais c’est un enfermement privatisé, privé, à bas bruit, dispersé.

Une 3e forme est possible, — ouf ! — la phase du dépliage.

4/ Sous les pavés, le dépliage

Est-ce qu’à partir du lieu « classe », on peut déplier ? En réalisant l’école comme lieu éducatif.

Comment l’école peut-elle devenir un lieu éducatif, comment un lieu peut-il devenir le sujet et l’objet de l’éducation des êtres humains ? En dépliant les classes, en ouvrant les portes.

« ouvrir la porte n’est quand même pas impossible ou difficile ou idiot, et donc mener le métier avec le voisin ou la voisine, pour que les écoliers se mélangent. 50 ou 60 d’un côté avec deux, ou 25 de chaque côté, ou 2 d’un côté et 48 de l’autre, etc.

S’entraînent alors des ajustements non dépourvus de conséquences significatives.

Car la réalité du métier se transforme aussitôt, devient un peu plus qu’une technique,qu’une hypothèse, qu’une ruse, cela conduit à devenir un art de vivre, une nouvelle conscience du lieu, une posture mentale, un nouvel art de vivre : appréhender le lieu éducatif d’une toute autre manière. L’espace scolaire n’est plus cet empilement de cases, c’est un tout. » (Extraits d’une intervention à la Ferme du Buisson – Delbet, 2020)

Réaliser l’école et la rendre plus habitable qu’autrefois sera notre premier pas.

Tout en combinant la gestion de ce lieu en commun à une transformation qui n’y porte pas atteinte, en en prenant soin, en le rendant beau, durable, en prenant connaissance et en respectant le patrimoine qu’il représente, c’est-à-dire le passé qu’il représente, les savoirs qui s’y sont développés, accumulés, les connaissances qu’il a engendrées, l’évolution qu’il a permise, les gens qui l’habitent.

Vitruve dit : firmitas, utilitas, et venustas — autrement dit forte (ou pérenne), utile et belle, les trois qualités.

C’est en rendant ce lieu commun qu’on va s’obliger à faire du lieu l’objet même de l’éducation . En dépliant l’organisation.

L’apprentissage de la démocratie (dans la mesure où on considère que l’apprentissage c’est « Faire pour apprendre ce qu’on veut apprendre à faire ») ne peut se dérouler réellement dans le seul format du lieu institutionnel. La bonne échelle c’est le lieu tout entier, l’école.

L’école est un lieu et un milieu de vie. Le lieu de la mise en scène et de la mise en œuvre du programme énoncé et du devenir de cette « éducation bien commun » par ses habitants eux-mêmes.

Ce lieu n’est pas une chose seulement, une bâtisse, c’est aussi un ensemble de relations. Relations entre différentes sortes de gens, adultes, enfants, voisins, habitants, parents… Et une relation au milieu de vie.

Car on peut poursuivre le dépliage et déplier l’école vers son quartier, vers son milieu ambiant.

Comment réutiliser et recycler, par souci écolo-écono, les lieux éducatifs actuels, comment récupérer, transformer d’autres lieux en lieux éducatifs ? Voilà encore de belles et grandes questions ouvertes…

Cela peut nécessiter assez rapidement la mise en place de débats concrets sur leurs transformations (Assemblée de quartier, démocratie en circuit court), cela peut concrétiser (immédiatement réalisables) toutes sortes de propositions, simples, directes, et plus facilement démocratiques.

Il faut récupérer le concept de lieu éducatif et le travailler par l’autogestion sociale et éducative du territoire. Affiner l’idée de démocratie à la bonne échelle, se donner du temps, se donner de l’espace.

J’ajoute donc, comme extension de l’espace et du temps éducatif, la notion de « territoire » et de « re-territorialisation » du patrimoine vivant, naturel, éco-urbain dans les villes, dans les quartiers selon l’échelle jugée préférable pour qu’une démocratie en circuit court soit efficiente. Pour être précis, je cite Alberto Magnaghi (il parle de ce qui se déroule actuellement) : « Le territoire local n’est plus connu, ni interprété ou mis en scène pat les habitants comme un bien commun producteur des éléments de reproduction de la vie biologique (eau, sources, rivières, air, terre, nourriture, feu, énergie) ou sociale (relations de voisinage, conviviales, communautaires, symboliques). En ultime analyse, la dissolution des lieux, et de leur devenir, dans le cadre d’un processus général de déterritorialisation de la vie, produit une perte totale de souveraineté pour les individus comme pour les communautés locales… »

L’école comme unité de mesure notamment pour l’apprentissage de tentatives démocratiques collectives et souveraines du lieu éducatif ET le territoire (quartier, commune…) redéfini comme sujet et comme objet d’apprentissage (contenus) donc comme lieu d’apprentissage poursuivent ainsi le dépliage par des tentatives d’autogestion lente, respectueuse et hésitante, (en commun enfants-adultes) de production, de coopération et de transformation si besoin est, etc.

5/ Apprendre des dépliés

Nous ne parlons pas de promesses. Tout cela a déjà plus ou moins été vécu, amendé, amélioré, tout cela est ou a été réalisé, lentement et joyeusement. Par des gens, de chair et d’os, qui sont, malgré eux parfois, devenus des experts de leur art de vivre, de leurs nouveaux métiers.

Il faut désormais expertiser tout ce que ces lieux ont pu aborder comme nouvelles réalisations et nouveaux métiers. Quelles sont leurs inventions, identifier leurs caractéristiques persistantes, leurs permanences, en un mot leurs archétypes et leurs invariants.

Il y a là des processus, des approches, des formats, des manières de travailler, de réfléchir, d’envisager, de s’organiser qui débouchent sur des organisations humaines reproductibles et généralisables.

Ces lieux d’éducation ont su déplier et ont été, et sont toujours, pour certains, des lieux à haute valeur humaine et démocratique ajoutée : il faut en interroger les réalisations, mais aussi en comprendre les démarches logiques. Ce sont toujours des lieux de gestion en commun, la plupart autogérés, s’interrogeant sur les statuts des enfants et des adultes qui en ont la charge, des parents et des familles, du milieu environnant, la nature des savoirs et des apprentissages, la manière de vivre, l’art de vivre.

Il y a des leçons à tirer, pas seulement des modèles (Vitruve, La Villeneuve de Grenoble, les lycées autogérées…) mais aussi de ce qu’ils ont déplié et pourquoi.

Il ne s’agit pas d’ériger ces expériences qui ont de l’expérience en obligations, en modèles ou de les passer à l’imprimante 3D, il s’agit de comprendre qu’avec ces tentatives ont été trouvées d’autres façons d’aborder le problème, le format, l’articulation, le changement, l’organisation de l’éducation comme bien commun. C’est cela qu’il convient d’étudier et de diffuser.

Pour résumer :

passant de maître d’école à maître de l’école, d’enfants de la classe à enfants de l’école, l’école devient l’échelle fondatrice, l’art de vivre de cette société auto-éducatrice (encore faut-il correctement la maîtriser), on peut acter la disparition du poste statutaire de direction, remplacée par une coordination annuelle tournante, et la polyvalence devenu règle, etc.

6/ « En réaction contre l’isolement traditionnel des classes au sein de l’établissement, tout est mis en œuvre pour traduire dans les faits ce principe fondamental : l’unité pédagogique n’est pas la classe, mais l’école. »

Robert Gloton (A la recherche de l’école de demain – 1969)

7/ Tout cela m’est juste venu, joyeuse harangue, d’un bon matin…

Lors des Confins, cherchant à chopiner, j’avais réussi à lire au seul café qui resta ouvert, la poustouflante prose d’un as de la pédagogie. Il batifolait comme tout un chacun sur les jours d’après (ou sur les surlendemains). Et sortait, certes, quelques vagues sujets de son chapeau, mais rien que du vieillot, de l’antiquaille, du seconde-main. Et quand il se mit à dire sur l’éducation qu’il souhaitait y trouver, il causa de LA classe, etc. Une trouvaille… Mais il ronronnait si joliment de tout ce qu’on pourrait apprendre dans LA classe, grâce AU maître, à l’École par ci, à l’École par là, à l’École en corps souverain, que le savant émérite ne faisait rien en somme que de nous gaver d’un « E » majusculé à toutes lignes et qu’on n’avait rien qu’envie de lui dire : « Hé, baisse un peu la majuscule, Nomenclôture, tu ne vois pas que nos classes sont closes encore, enfermées, repliées, à triple tour, réelles et non symboliques, dans ton École ! ».

Et d’ajouter, à lui, à d’autres : « Apôtres du pliage et repliage, sortez un peu de vos pédagodromes plein d’abonnés, savants étriqués, jargonautes, agélastes, Jousse Bandouille, Jocelin Bridé, Centenaires et quart de la Sainte Education Nouvelle, ne voyez-vous pas ce pays d’enfants masqués dans les ronds de peinture, dans les bandes de distanciation scolaire, casqués d’antennes pour mieux se distancer, bardés de capteurs pour s’éloigner, les yeux dans la machine et la machine dans les yeux, chacun pour soi, chacun chez soi, ne voyez-vous pas que nos maîtres du jour et leurs diafoirus de la neuroscience, profitent, les fourbes, du micron survenu, pour mieux plier et replier encore un peu et confiner nos bons écoliers, que rien ne se parle, que parle de rien, et que les Grands Ensembles et les petits tout seuls, et qu’ils deviennent fous, niais, tout rêveux et rassotés…

Fi, disons-nous, et de LA classe et de l’enfermement et du pliage et repliage, venons-en à l’école toute crue avec un “e” minuscule ! C’est tout un nouveau monde aussi et une universelle aventure. Dépliez, ventre sainte Glote, avant que tout ne soit plié ! »

Avec un grand merci à Raymond Millot, Alberto Magnaghi, Robert Gloton, François Rabelais et Marcus Vitruve.

Une réflexion au sujet de « Pliage, repliage, dépliage »

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