AVANT QU’IL SOIT TROP TARD …

Raymond Millot 05 03 17

« On danse sur un volcan». L’expression a beaucoup servi.

Devant le danger, les peuples préfèrent souvent fermer les yeux. En 1938 une chanson faisait fureur «Tout va très bien madame la Marquise». Les Anciens Combattants, et les Gueules Cassées de la Grande Guerre avaient juré «plus jamais ça ! ». On voulait les croire. On connaît la suite. La sagesse populaire affirme d’ailleurs qu’il ne faut jamais dire jamais.

Il est vrai, depuis toujours, qu’après la guerre vient la paix (et réciproquement). Les peuples avaient donc raison de penser qu’on peut donc toujours garder espoir (et les religions rajoutent qu’on le doit pour ne pas offenser la bonté divine).

Ce bon sens millénaire ne fonctionne plus face à ces menaces inédites : réchauffement climatique dont on perçoit déjà les effets, 6ème extinction animale de masse en cours, espèce humaine elle-même menacée d’extinction.

«Notre maison brûle et nous regardons ailleurs !»

(Jacques Chirac, expert en la matière)

Pour garder espoir, on peut simplement nier le danger et accuser les prophètes de malheur. Les climato sceptiques chantent à leur tour «Tout va très bien…». De puissants lobbies et leurs démagogues appointés (y compris dans les rangs des scientifiques !) s’emploient à entretenir l’aveuglement populaire.

Les gens bien informés sont néanmoins nombreux comme en témoigne le succès de la COP 21 (fin 2015). Cet évènement considérable a mis en relief la nécessité d’un engagement pour limiter ce réchauffement (qui n’est plus discutable) en agissant sur la production de gaz à effet de serre. Bien que modestes les engagements pris ne sont pas respectés parce qu’ils heurtent les intérêts établis (constats à la COP 22) et qu’aucune autorité internationale est en mesure de les imposer.

dissonance cognitive

«L’ère de l’anthropocène»…Ce concept très récent, apparu en 1995 (Crutzen) médiatisé à partir de 2010 (Lorius), quasi officialisé en 2016 (Oslo) est presque devenu une évidence pour l’opinion qui constate chaque jour les effets du réchauffement. Tout ce qui découle de ce constat vient contredire l’espoir enraciné d’une lente progression vers un monde meilleur. Ce fait est insupportable et il active une réaction très humaine que les socio psychologues nomment la «dissonance cognitive»: on connaît le danger mais on ne veut pas y penser.

En réalité, cette attitude est vieille comme l’humanité : depuistoujours les hommes savent qu’ils doivent mourir un jour mais s’efforcent de n’y pas penser quotidiennement. C’est une sorte de sagesse obligée, compensée par la certitude quasi religieuse d’un recommencement éternel.

extinction de l’espèce humaine ?

Quelques savants osent l’hypothèse d’une extinction de l’espèce humaine qui détruit cette certitude et est, cette fois, totalement désespérante.

La plupart se contentent d’énoncer les conséquences prévisibles du réchauffement à moyen terme. Ils se gardent de les décrire dans toute leur ampleur pour ne pas être accusés par les politiciens de désespérer les peuples (et en conséquence pour ne pas perdre leurs crédits de recherche). Ils observent néanmoins chaque jour des phénomènes nouveaux et imprévus (récent exemple : contrairement à l’arctique, l’antarctique fond en augmentant sa surface, avec de multiples effets négatifs…).

Une intelligence moyenne permet cependant d’imaginer ces conséquences. Il suffit de croiser quelques données: démographie (88 millions d’humains de plus chaque année), détérioration des terres cultivables et diminution des surfaces disponibles, sécheresses, inondations et mouvements de populations liées au changement climatique, pollution de l’air, des eaux, des océans…

faits avérés

Les dirigeants politiques sont donc à même de comprendre la gravité du problème. Mais les plus clairvoyants savent que les mesures à prendre pour les moyen et long termes seraient très impopulaires et rendraient impossible leur élection. Il n’empêche que deux faits avérés bouleversent les grands clivages politiques, le réchauffement climatique, la limite des ressources naturelles renouvelables.

Par ailleurs, la nature met radicalement en accusation le productivisme , idéal jusqu’ici partagé par la gauche (pour éradiquer la pauvreté) par la droite (pour augmenter le profit) par les «centres», les réformistes, estimant que profit et progrès social peuvent harmonieusement se conjuguer..

L’idée d’égalité universelle devient difficilement imaginable : l’accès des pays «en développement» au niveau de vie des occidentaux nécessiterait en effet les ressources de 4 ou 5 planètes.

La conversion des pays «développés» à la frugalité apparaît d’autant plus nécessaire sans pour autant être suffisante. Assurer le minimum alimentaire à chaque être humain est possible selon divers chercheurs. Il suffirait de cesser de manger de la viande pour que les terres consacrées aux bovins produisent des céréales. On imagine les difficultés qu’une telle mesure va rencontrer. Le fait que les couches cultivées des pays riches y adhèrent en nombre croissant n’en garantit pas la mise en application rapide…

Une nouvelle donne politique

Le libéralisme économique, la libre entreprise, le profit, l’enrichissement individuel se trouvent en contradiction avec les nouveaux impératifs. La droite qui est par nature attachée à ces valeurs s’en trouve objectivement disqualifiée.

Le réformisme «ni droite, ni gauche» se garde de faire des propositions (sinon cosmétiques) sur ce sujet explosif.

Les écologistes qui plaident dans le désert depuis René Dumont (1974), devraient triompher… Il n’en est rien, mais leurs idées s’imposent et c’est l’essentiel.

La «gauche» s’est convertie très tardivement à l’écologie et il faut s’en réjouir ( encore que le P.C.F. et ses anciens adeptes restent nostalgiques du productivisme, des «avancées» de la science…comme le nucléaire).

Le programme de «l’Avenir en commun» défendu par J.L. Mélenchon affirme, très clairement, mettre au premier plan «Urgence écologique … La transition écologique, un enjeu central» mais aussi, très concrètement, avec l’idée argumentée de «planification écologique».

Benoît Hamon déclare «L’écologie, une priorité» (mais il a déclenché dès son triomphe inespéré, une levée de boucliers dans l’appareil du P.S.). Cette affirmation n’est cependant pas négligeable et devrait contribuer à de futures convergences.

On peut donc se réjouir avec Dylan «car le monde et les temps changent» mais pendant cette longue séquence, le chaos s’installe un peu partout. «Pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » (Gramsci). Trump en est la démonstration et d’autres démagogues sont en route qui vont très longtemps différer les mesures qui s’imposent… 

«le dernier qui s’en va…»

En France, alors qu’on prépare la présidentielle de 2017, on peut craindre que ces affirmations d’urgence, de priorité, disparaissent si les électeurs placent ailleurs leurs préoccupations quotidiennes (emploi, sécurité…). La dissonance cognitive risque de durer et de retarder l’indispensable prise de conscience populaire.

Les divers constats sur l’état de la planète sont maintenant bien documentés par des gens très compétents, en accord à la nuance près. Beaucoup estiment qu’il est temps d’en informer le public bien qu’ils soient de nature à engendrer un pessimisme total.

L’anthropologue Paul Jorion ose titrer son dernier livre «Le dernier qui s’en va éteint la lumière». Il s’interroge «Sommes-nous outillés pour empêcher notre propre extinction?» et il constate «Notre constitution psychique et notre histoire suggèrent malheureusement que notre espèce n’est pas à la hauteur de la tâche(…)».

pour ne pas éteindre la lumière…

Défiant ce pessimisme de nombreuses initiatives, innovations, inventions ingénieuses permettent à une multitude de petits groupes de travailler, plus ou moins souterrainement, au bien commun. Plusieurs livres et sites comme «Reporterre, quotidien de l’écologie» en font l’inventaire. Il arrive qu’ils fassent connaître eux-mêmes leurs réalisations, de la caravane d’Alternatiba, à la municipalité inventive de Saillans. Le film «Demain» en popularise plusieurs… Nicolas Hulot, de son côté, avec sa compétence, son talent, sa popularité, fait aussi avancer les choses.

On peut néanmoins considérer que ces précieuses actions sont très minoritaires, qu’elles travaillent à la marge, qu’elles ne cherchent pas suffisamment à se relier, qu’elles ne répondent pas à l’urgence, et surtout qu’elles devraient s’insérer dans un projet politique global.

Celui-ci commence à exister et tend à faire de la «transition écologique» «un enjeu central», «une priorité». Le programme de «l’Avenir en commun» envisage même une ambitieuse «planification écologique» qui serait créatrice de nombreux emplois. Sa mise en œuvre nécessiterait cependant (dans les démocraties) une majorité écrasante, difficilement imaginable, permettant d’imposer des ruptures douloureuses et de résister aux manifestations des secteurs économiques mis en question (on a vu leur capacité de nuisance) et aux puissants lobbies.

Dans le contexte actuel, national et mondial, cette transition apparaît donc difficile et, à ce rythme, opérera trop tard.

Il n’existe apparemment pas de propositions à la hauteur de l’urgence.

Simple citoyen refusant de «regarder ailleurs»

et depuis longtemps convaincu que «la maison brûle», je m’estime le droit de faire une proposition qui n’apparaît nulle part (sauf erreur). Faute de savoir utiliser les moyens d’internet et je me contenterai de la présenter dans quelques cercles militants susceptibles de s’y intéresser, voire de s’en emparer et la faire fructifier.

Pour échapper au pessimisme, il faudrait qu’un nombre notable de mouvements, associations, partis se concertent et annoncent que nous sommes «comme en 1938», à la veille d’une catastrophe humaine plus grande, souvent irréparable, qui exige la mobilisation de tous autour du dénominateur commun  «transition écologique».

Ils pourraient lancer l’équivalent d’un «appel du 18 juin» qui ne manquerait pas d’avoir retentissement mondial.

Cet appel soulignerait notre responsabilité devant le fait que ce sont nos enfants et nos petits- enfants qui vont subir les premières manifestations graves de cette catastrophe. Il montrerait que celles-ci sont bien réelles, que dans certains pays on les subit déjà, qu’on doit même les fuir.

Il montrerait que les enfants n’échappent pas au sentiment diffus d’une menace et qu’il serait préférable de leur proposer d’être, à leur niveau, acteurs dans cette mobilisation. Le champ des actions évoquées dans la planification écologique est en réalité immense et de nature à provoquer des enthousiasmes, des projets de formation, des engagements militants.

Il inviterait les enseignants et les éducateurs à initier de multiples projets en lien avec la transition, d’en faire la base des apprentissages essentiels, des spécialisations, des recherches.

Il proposerait de mettre rapidement en chantier des processus de reconversion professionnelle dans les domaines appelés à se transformer (agriculture, distribution), à disparaître (nucléaire, armement, publicité inutile), à se rationaliser (transport, normalisation des équipements, durabilité des produits, recyclages…)

Il chercherait à convaincre les scientifiques mais aussi la multitude d’associations et d’initiatives écologiques, citoyennes, de prendre place dans la mobilisation sans craindre une récupération politique.

Il choisirait de mettre l’accent sur les dénominateurs communs ce qui ouvrirait des dialogues fructueux ( dédiabolisation de la planification, du rôle de l’Etat, et inversement, reconnaissance de « l’esprit d’entreprise » quand il contribue au bien commun et n’est pas fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme). Des actions communes permettraient d’explorer la notion de « Communs » concernant l’air, l’eau, la terre, de revisiter l’idée autogestionnaire, de développer L’Economie Sociale et Solidaire.

De nouveaux dénominateurs communs se construiraient notamment en travaillant sur les projets visant à redonner du pouvoir aux citoyens (Constituante, VIème République) en engageant des actions communes démasquer les discours manipulateurs, combattre les lobbies .

La confiance dans la politique se reconstruirait rapidement, d’autant plus que divers faits témoignent qu’elle est en attente.

Utopie(1)

Cette proposition est évidemment «utopique». Elle nous permettrait de conserver le meilleur de notre humanité et, avec un peu de chance, d’échapper à un inévitable chaos meurtrier suivi d’une probable extinction de l’espèce humaine.

  1. En 1973 René Dumont titrait déjà un livre « L’utopie ou la mort »

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